Guerre en Somalie : Vers une nouvelle configuration de la Corne de l’Afrique





Meles Zenaoui, le Premier ministre éthiopien, vient de le reconnaître publiquement: des soldats éthiopiens ont bel et bien mis pied en Somalie, participant aux côtés des troupes du gouvernement transitoire somalien à des combats contre les milices des Tribunaux islamiques. L’entrée de l’Ethiopie dans le conflit pourrait conduire à un embrasement général dans la Corne de l’Afrique. Embrasement qui faciliterait les visées de certaines puissances désireuses d’établir une nouvelle configuration de la région.

Le voile vient donc d’être levé. Les autorités éthiopiennes avaient pourtant répété, à satiété, qu’elles n’entendaient pas s’immiscer dans les affaires de la Somalie et que rien ne justifiait une quelconque ingérence chez leur voisin.
La raison majeure en était, que, abritant une très forte communauté musulmane, elles n’avaient aucun intérêt à se mettre sur le dos les milices des Tribunaux islamiques. Une entrée dans le conflit qui oppose les troupes du gouvernement somalien de transition aux islamistes leur faisait craindre des réactions de la part de leur propre communauté musulmane. La stabilité du pays, qui reste encore fragile, en serait durablement affectée. Outre que cela encouragerait l’Erythrée voisine à déterrer la hache de guerre à propos d’un différend frontalier encore en suspens. Et qui avait déjà coûté à Addis-Abeba une humiliante déconfiture.
Dans un deuxième temps ces mêmes autorités avaient concédé qu’elles avaient dépêché auprès de Baïdoa des experts militaires pour assister les troupes gouvernementales. Des envois de soldats, il n’en a jamais été question avaient-elles souligné. Les allégations des responsables des Tribunaux islamiques, concernant la réalité de la présence de soldats éthiopiens aux côtés du gouvernement de Baïdoa, n’étaient que “pures contre-vérités”.
On en savait qui croire dans les chancelleries du monde. Mais voilà que l’aveu est venu de la bouche même des dirigeants d’Addis Abeba. L’aviation éthiopienne a lancé des raids sur deux aéroports (Mogadiscio et Baladwayne). Les 20.000 soldats éthiopiens présents en Somalie participent à des combats acharnés, traduisant la volonté de l'Ethiopie d’élargir le conflit.
C’est la dernière étape d’une guerre des communiqués qui avaient tenu en haleine tous les acteurs de la Corne de l’Afrique. Et qui a fini par donner raison aux milices islamiques dans leur constante dénonciation de l’intrusion éthiopienne sur le sol de leur pays.

La question de l’Ogaden
Qu’est-ce qui a poussé Addis-Abeba à se lancer dans une aventure pleine de risques? Risque de voir les musulmans éthiopiens prendre fait et cause avec leurs coreligionnaires somaliens, risque aussi de dégarnir le front érythréen, ce dont pourrait profiter Asmara pour rallumer les combats et reprendre pied dans la zone contestée.
En fait, ce qui a toujours miné les relations entre les deux pays c’est le fameux Ogaden, territoire constituant l’extrémité orientale de l'Ethiopie et dont celle-ci s’était emparé au début du siècle dernier. Mogadiscio n’a jamais, en effet, cessé de le revendiquer quel que soit le gouvernement en place. Les pasteurs qui le traversent en long et large sont de culture somalie. Ces derniers, musulmans, se refusent d’appartenir à l’Ethiopie, nation majoritairement chrétienne. D’où la crainte de voir les milices islamiques revendiquer, au nom de la foi islamique, ce plateau steppique.
L’état de totale anarchie, dans lequel s’était retrouvée la Somalie depuis le renversement de Siyad Barré en 1991, avait fait naître chez les Ethiopiens le secret désir de mettre la Somalie sous leur botte afin de faire taire à jamais l’aspiration de l’Ogaden à rejoindre la mère-patrie.Tant que le phénomène de décomposition se poursuivait, l’Ethiopie jouait la carte de la modération. Mais avec la montée en puissance des milices islamiques, la donne a changé du tout au tout. C’est que l’ennemi n’était plus le même. L’Ethiopie, désormais, a affaire à un protagoniste autrement plus coriace, mieux organisé, plus pugnace que les seigneurs de guerre, simples chefs de bande incapables d’égratigner le lion éthiopien. La rapide avancée de ces soldats de Dieu avaient étonné toute la Corne de l’Afrique. Une bonne organisation, un armement fourni, des fonds copieux, les ont fait prendre en sympathie par la population somalienne. En contrepartie de la stabilité et de la paix promises, on fermait les yeux devant leurs dérives religieuses, leur fanatisme dans l’application de la loi de l’Islam.
Mais surtout, ce qui plaisait aux foules, c’était la détermination de ces milices à garantir l’indépendance du pays, non seulement face à l'Ethiopie, comme nous venons de le voir, mais aussi face au Kenya avec lequel il a des problèmes sur sa frontière sud.

Malheurs sur toute la Corne
Ces deux pays qui tiennent en tenailles la Somalie, font partie d’un ensemble régional, la Corne de l’Afrique. On y retrouve, en plus, l’Erythrée, le Soudan et Djibouti. Djibouti où précisément stationnent deux grandes bases, l’une française et l’une américaine. Elles contrôlent toute la région par la présence de puissantes flottes, auxquelles s’est jointe la marine de sa Gracieuse Majesté.
Le conflit actuel fait, on le comprend aisément, peser de lourdes menaces sur cette partie du monde qui jouxte elle-même une autre partie, pleine de bruit et de fureur, le Proche-Orient.
Les malheurs qui guettent les populations civiles, déjà durement frappées par de grandes catastrophes naturelles, émeuvent les grandes organisations internationales: les Nations-Unies, la Ligue arabe, l’Union africaine et aussi l’Union européenne. Mais là aussi comme aux Proche et Moyen-Orient se joue une partie stratégique de la plus haute importance. Les Américains aspirent à devenir les seuls maîtres du jeu. C’est que, comme nous l’avions déjà écrit dans une précédente analyse, Washington déplace son action en cercles concentriques dont le foyer reste le géant chinois. La Corne de l’Afrique représente l’un des maillons du premier cercle, dont la principale mission serait d’avoir l’œil sur un maillon majeur du deuxième cercle, le Proche-Orient. Là aussi, Bush développe sa théorie: “Le monde ne peut pas connaître la paix tant que le monde arabe n’est pas devenu démocratique. Et comme la Somalie fait partie de la Ligue arabe…
Au vu de ce qui se passe au Moyen-Orient, la volonté américaine de faire enfiler aux pays de la région, la tunique démocratique (prétexte à des desseins moins mirifiques) risque de conduire la Corne de l’Afrique vers un embrasement général. Les grands perdants en seront, de toute évidence, les populations civiles de la région.

Abdelmajid CHORFI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com