Document Le monde après le 11 septembre : J’ai dit à Saddam quelques semaines avant la guerre : «Monsieur le président, renoncez à vos fonctions »





* Par Evguéni Primakov

Au terme d’un travail acharné sur le projet de Résolution américano-britannique, la Russie, la France et la Chine parvinrent à en supprimer ce qui, de façon inacceptable, visait à rendre automatique l’emploi de la force, tout en conservant les points clefs montrant que la communauté internationale prenait très au sérieux le problème irakien. On souligna qu’en cas de violation de cette Résolution, le Conseil de sécurité des Nations unies réagirait, au besoin par une intervention militaire.

L’Irak accepta la Résolution. Les inspecteurs de l’ONU reprirent leur travail. Selon le responsable de la mission d’inspection Hans Blix, il n’y eut pas de manifestations d’hostilité de la part des Irakiens et rien ne vint faire obstacle aux vérificateurs. L’Irak fut même d’accord pour ouvrir complètement son espace aérien aux avions espions de l’ONU. A la demande des inspecteurs, le Parlement irakien vota une loi interdisant au pays de fabriquer et de détenir des armes de destruction massive. Rien ne parut indiquer qu’on empêchait les inspecteurs de l’ONU de contrôler tel ou tel site.
Il va de soi que tout cela ne fut possible que grâce à la position très ferme adoptée par les Etats-Unis. Elle permit en grande partie d’ouvrir la porte à une résolution diplomatique et politique du problème irakien. Les Etats-Unis maintenaient néanmoins leur pression : le compte à rebours.
Désireuses d’éviter une issue dont les conséquences pouvaient être funestes, la Russie, la France et l'Allemagne unirent leurs efforts et firent une déclaration commune en faveur d’un désarmement pacifique de l’Irak. Il ressortit des propos des présidents Poutine et Chirac, lors de leur conférence de presse à Paris, que les trois Etats mentionnés ci-dessus envisageaient un accroissement du nombre des inspecteurs ainsi que la prolongation de leur mission.
Il est à noter que la participation de la Russie à cette action tripartite n’eut pas pour effet, comme devait le souligner Vladimir Poutine, d’attiser les sentiments anti-américains ; elle favorisa au contraire la recherche d’un compromis avec les Etats-Unis. C’est là un aspect important, car au même moment, à Bruxelles, trois pays membres de l’OTAN — la France, l’Allemagne et la Belgique — refusaient d’appuyer la décision de défendre, si nécessaire, la Turquie contre l’Irak, estimant que pareille résolution inciterait les USA à lancer leur opération militaire. Ceux-là mêmes qui, en Russie, approuvaient la position des «Trois» à Bruxelles — or c’était la majorité —, comprenaient le danger de la situation qui ne favorisait certes pas l’union des forces vives dans la lutte contre le terrorisme. Il en était, bien sûr, qui se frottaient les mains, se réjouissant de l’apparition de sentiments anti-américains en Europe ; mais ils ne faisaient plus «la pluie et le beau temps» chez nous.
La modération du président Poutine et de la politique russe dans son ensemble, en cet instant critique, s’accompagna d’une fermeté sans faille dans le refus de l’opinion militaire, d’autant plus dangereuse qu’elle accentuerait la division du monde selon le principe religieux, déstabiliserait une série de pays non-extrémistes du Moyen-Orient et affaiblirait le soutien international dont jouissaient les USA depuis le 11 septembre 2001.

Unilatéralisme
Bush n’en partit pas moins «bille en tête», ce qui, dans le contexte du moment, n’était pas le plus approprié. Il ignora purement et simplement l’avis de la majorité des membres du Conseil de sécurité qu’il décida de contourner. L’intervention en Irak s’effectua au mépris de l’opinion publique internationale — pas seulement des pays arabes mais de presque tous les membre de l’Organisation des Nations unie — qui s’exprima par des manifestations d’une ampleur inouïe.
L’administration Bush ignora en outre superbement la mauvaise posture dans laquelle son action ne manquait pas de mettre sa plus fidèle alliée, la Grande-Bretagne.
La démission de Robin Cook, qui avait dirigé les Affaires étrangères britanniques entre 1997 et 2001, fit sensation. Les députés de la Chambre des Communes l’ovationnèrent lorsqu’il déclara qu’il ne pouvait approuver une guerre contestée au niveau international, désapprouvée par les Britanniques, l’ONU, l’Union européenne et l’OTAN. Ses propos selon lesquels «l’Irak ne détenait pas d’armes de destruction massive» retinrent d’autant plus l’attention qu’il avait eu accès, de longues années durant, aux rapports secrets du contre-espionnage britannique. La plupart des députés travaillistes — donc du parti qui avait porté Tony Blair au pouvoir — se prononcèrent contre la participation de la Grande-Bretagne à une intervention armée des Etats-Unis en Irak. Et si la décision contraire finit par l’emporter, ce fut avec l’appui des conservateurs.
L’administration Bush traita dès lors en parias les deux pays qui «donnaient le ton» en Europe, l’Allemagne et la France. Le président Poutine qualifia pour sa part de faute politique toute action inconsidérée en Irak.
La Russie, il faut le reconnaître, fit de son mieux pour empêcher l’intervention. Quand il devint clair que les nuées s’amoncelaient dans le ciel irakien, le président Poutine me convoqua dans la nuit du 21 au 22 février. Il me chargea de me rendre à Bagdad pour transmettre de vive voix un message à Saddam Husseïn. Le lendemain, de bon matin, un avion m’attendait.
A Bagdad, je demandai une entrevue personnelle à Saddam Husseïn. On me proposa de m’entretenir d’abord avec Tarek Aziz, mais je campai sur mes positions. Saddam me reçut dans un de ses palais. Il arriva en compagnie de T. Aziz et du président du Parlement irakien. Je dis à S. Husseïn que je souhaitais le voir seul à seul.
Sur son injonction, on nous laissa. Je lui transmis le message du président Poutine qui s’adressait à lui en ces termes : si vous aimez votre pays et votre peuple, si vous voulez leur épargner une guerre — qui, hélas, se rapproche — et des victimes, renoncez à vos fonctions présidentielles et proposez au Parlement d’organiser des élections démocratiques. J’insistait sur le fait que, s’il décidait de partir, il devrait présenter cette décision comme une initiative personnelle: la Russie, en l’occurrence, ne poursuivait pas d’intérêts particuliers, elle lui proposait simplement une issue à une situation des plus graves, pour le bien de l’Irak et de son peuple.
Saddam Husseïn me demanda si je pouvais répéter tout cela en présence de T. Aziz et du président du Parlement. En retransmettant le message du président Poutine, je remarquai que S. Husseïn notait mes paroles dans un carnet et je pensai, je l’avoue, qu’il réagirait peut-être positivement. J’étais loin du compte! Saddam Husseïn prononça quelques phrases qui n’engageaient à rien, puis il me tapota l’épaule et s’en fut, accompagné des exclamations serviles de T. Aziz. Le président du Parlement, lui, ne souffla mot.
“Donnons-nous rendez-vous dans dix ans, on verra qui, de vous ou de notre président, avait raison”. Telles furent, lancées dans mon dos, les dernières paroles de T. Aziz.
A la demande de Vladimir Poutine, un compte rendu de ma mission fut transmis, par le canal du ministère des Affaires étrangères, aux dirigeants de certains pays arabes et au Secrétariat général de la Ligue arabe. Les ministres des Affaires étrangères d’une série d’Etats arabes voulurent alors faire le voyage de Bagdad, dans l’espoir d’influencer S. Husseïn. Mais l’Irak refusa de les accueillir.
Quelques semaines plus tard, la guerre commençait, sanglante, une guerre qui allait faire des milliers de victimes civiles en Irak. Comme il fallait s’y attendre, les forces en présence étaient par trop inégales, les Irakiens se voyant confrontés à des troupes américaines et britanniques parfaitement équipées. Ils commencèrent par résister mais lâchèrent brusquement prise et les chars américains entrèrent dans Bagdad…

Cibles
L’Irak n’est pas le seul pays à se trouver dans la ligne de mire de l’administration US. A en croire la presse américaine, la Syrie et l’Iran (contre lequel une vaste campagne de propagande a été lancée), pourraient bientôt être des cibles. Comme dans le cas de l’Irak, certains dirigeants américains jouent sur la fibre “ultra-patriotique”: ils veulent persuader la population que Bush junior a achevé le travail de son père en renversant Saddam Husseïn et que l’intervention en Irak “rachètera” le douloureux épisode de la fin des années soixante-dix: l’opération militaire américaine contre le régime de Khomeiny qui, bien que locale, n’en avait pas moins échoué. Bref, vive l’Amérique, qui “n’oublie jamais!”.
Une lutte permanente contre le terrorisme —voilà qui convient à la nouvelle doctrine américaine, axée sur les “opérations préventives” contre des ennemis arbitrairement fabriqués par les USA eux-mêmes. Dans plusieurs de ses allocutions, le président Bush a formulé son principe “offensif”, ne faisant pas mystère de ce que les Etats-Unis prendraient l’initiative de frapper les Etats qui, de leur point de vue, menaceraient leur sécurité. Cette orientation de la politique américaine, fondée sur une interprétation toute particulière de la sécurité, fait fi du droit international et des droits des Etats souverains.
Le président Bush a sans doute raison de critiquer la conception de la stabilité —et de son maintien— qui prévalait au temps de la “guerre froide”. Il est clair que, dans le contexte actuel, la résistance à la pression ennemie et les avertissements ne peuvent suffire à assurer la paix, la stabilité et la sécurité au niveau régional, du moins dans les moments de crise. Mais peut-on pour autant considérer que l’administration américaine propose un véritable moyen de préserver la paix et de garantir la sécurité? Sûrement pas, pour la simple raison que la solution américaine repose sur un refus des actions communes et affirme la suprématie des décisions unilatérales des Etat-Unis.
Fin




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com