Femmes battues : Quand la violence se heurte au mur du silence…





A l’intérieur de la sphère familiale, sur les lieux du travail et même dans la rue, la violence est une réalité quotidienne pour des milliers de Tunisiennes. Focus sur un phénomène encore passé sous silence en dépit d’une législation révolutionnaire.

Tunis —Le Quotidien
Après quatre années de mariage seulement, Sana, 26 ans, est devenue une habituée du Centre des femmes à besoins spécifiques, une structure d’accueil des femmes en détresse relevant de l’Union Nationale de la Femme Tunisienne. Son énième séjour touche à sa fin. Mais elle ne veut plus rentrer au domicile conjugal. «Quand je suis venue ici j’avais des bleus partout. J’ai beaucoup subi en silence. Je n’en peux plus», raconte cette femme brisée aussi bien moralement que physiquement. Qu’elle s’exerce de façon verbale (insultes, menaces, remarques déplacées), physique (sévices corporels, pratiques sexuelles inacceptables) ou encore économique (contrôle de l’argent des épouses, privation du droit au travail), la violence constitue une réalité quotidienne pour des milliers de Tunisiennes. Un peu partout, les centres d’écoute pour les femmes battues mis en place par des organisations féminines reçoivent chaque année des centaines de femmes agressées. Les médias et la société civile se sont impliqués dans la lutte contre le phénomène mais le chemin reste encore long. La levée du tabou est loin d’être totale.

Des corps qui parlent...
La violence qui s’exerce au sein de la famille est encore passée sous silence. Même les femmes qui brisent le mur épais du silence ont beaucoup du mal à parler de leur souffrance et de dénoncer leurs bourreaux. Leurs corps parlent souvent pour elles. Bien qu’elle ait été insultée, brutalisée et exclue du domicile conjugal, Latifa, mère de deux enfants âgés de 8 et 6 ans, refuse de porter plainte contre son mari qui a failli la tuer en lui assénant plusieurs coups avec une arme blanche.
Une douzaine de points de suture à son cou lui rappellent chaque jour ce mauvais jour où elle a osé défendre son opinion sur l’éducation de ses enfants. «Je rejette l’idée du divorce pour ne pas séparer les petits de leur père et échapper au regard dégradant de la société envers les femmes divorcées», indique cette femme au foyer.
Beaucoup d’associations et d’organismes ont mené des enquêtes auprès des femmes battues. Une enquête réalisée dans le service des urgences de l’hôpital Charles Nicolle intitulée «Femmes agressées» révèle que 55% des femmes violentées le sont 2 à 4 fois par an. 11,2% d’entre-elles sont grièvement touchées : avortement, troubles mentaux chroniques, fractures, blessures nécessitant des points de suture. La même étude révèle que dans 20% des cas un objet tels que bâton, fouet, arme blanche ou encore rasoir ont été utilisés. Les agresseurs sont souvent le mari, le fils ou le beau-frère. Dans 71% des cas, la victime ne précise pas l’identité de son agresseur.

Violées ou harcelées sexuellement
Sur les lieux du travail, il existe d’autres types de violence qui se heurtent encore au mur épais du silence: le viol et le harcèlement sexuel. Les femmes harcelées ou violées refusent d’en parler de crainte de perdre leur emploi et de faire l’objet de critiques malintentionnées. Nombreux sont en effet ceux qui continuent à attribuer le phénomène au comportement de la victime. Il n’y a pas de fumée sans feu a-t-on tendance à dire. Les plus misogynes estiment que les victimes de viol ou de harcèlement sexuel méritent ce qui leur arrive puisqu’elles s’habillent de façon provocante ou se maquillent trop. Le cas de Kaouther, jeune fille de 26 ans, native de l’île de Kerkennah en atteste. Cette diplômée du supérieur s’est trouvée acculée en 2005 d’accepter un contrat en tant que secrétaire d’un illustre chirurgien dans la région de Sfax. Harcelée par le célèbre docteur, cette jeune fille a porté plainte malgré toutes les menaces de licenciement. Elle a failli être découragée par l’insuffisance des preuves et la complication des procédures si deux autres victimes du même bourreau n’avaient pas eu le courage de sortir de leur silence.
D’autres formes de violence persistent encore de façon «résiduelle». Il s’agit du cas de ces femmes obligées de travailler. Ce sont souvent des petites filles «placées» par des parents cupides dans des familles comme «bonnes» via des intermédiaires peu scrupuleux. D’autres femmes ne peuvent accéder au travail qu’en dépassant l’écueil d’un père conservateur ou d’un mari jaloux.
Les femmes tunisiennes sont pourtant protégées par un cadre juridique révolutionnaire en comparaison avec les pays arabes et africains et même avec certains pays occidentaux. C’est pourquoi la lutte contre le fléau devrait être focalisée sur la réduction des distorsions entre la législation et les pratiques sociales ainsi que sur la sensibilisation des deux sexes.

Walid KHEFIFI

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Aux origines psychologiques de la violence

Depuis la nuit des temps les hommes ont eu recours à la violence pour asseoir ou exprimer leur suprématie sur les femmes. Sociologues, psychologues et démographes ont, dans leurs observations et investigations sur les sociétés humaines, établi un état des lieux de ce phénomène, qui fléchit ou monte en épingle selon l’évolution et la phase de développement par laquelle passe une société. La société tunisienne qui n’échappe pas à la règle connaît, à son tour, le fléau de la violence contre les femmes, mais à un niveau modéré.

Sans être épargnée par le phénomène de la violence contre les femmes, la Tunisie connaît, à l’instar de nombreux autres Etats émergents, certains des cas de violence répertoriés par les psychologues, sociologues et démographes. Tantôt, dans certaines situations conflictuelles, l’homme tunisien a recours à la force pour faire taire la volonté concurrentielle exprimée par le sexe faible, comme c’est le cas dans la théorie de Durkheim qui fait allusion au mythe de la horde primitive. Tantôt, il tente de la rappeler à l’ordre en se réfugiant dans le non respect des règles érigées par la société tunisienne. Force est de constater que le recours à la force est injustifiée dans certaines situations et reste parfois motivé par des pulsions aveugles. Si en effet dans la société traditionnelle, l’homme a été présenté comme l’élément incarnant la puissance et qui détient le monopole légitime de la force et de la violence au sein la société et de la famille, il n’en demeure pas moins qu’il se trouve coincé et même contrarié dans cette volonté démesurée d’user de la force par des règles sociales et religieuses établies. En effet, l’Islam interdit à l’homme adulte l’usage de la force, sous toutes ses formes, contre toute femme sur laquelle, un autre homme exerce un droit de mariage ou de parentalité ou qui a atteint l’âge de maturité, même si elle était une très proche parente comme une sœur.

Des lois au service de l'équilibre social
De nombreuses lois et textes jurisprudentiels ont été conçus dans ce sens par l’Islam et le Droit de même que des sanctions. Ainsi et afin d’atténuer l’usage de la force entre les enfants de deux sexes opposés, de nombreuses familles prônent en effet la vulgarisation de l’entente entre les enfants des deux sexes dès le bas âge c’est-à-dire au moment où se forme leur « personnalité de base » dont a parlé Abraham Kardiner. Cependant, la société tunisienne, entrée de plain-pied dans le modernisme, continue de souffrir d’une certaine domination psychologique de l’homme sur la femme. De nos jours, l’homme continue toujours à se prévaloir d’une certaine hégémonie dominatrice qui se réduit, pour la plupart du temps, à une pure conception psychologique héritée d’un passé où la société est et reste encore patriarcale. De ce fait, le garçon accumule dans son conscient, dès son bas âge, l’idée de la domination sur la femme. En plus de ce paramètre, il y a lieu de rappeler que la société tunisienne vit une période où l’Etat est en développement et où il y a une législation qui accorde à toutes les composantes sociales l’accès à tous les services sans discrimination aucune. De ce fait, la violence prend une autre forme. Au lieu de se réduire à celle qu’on voyait autrefois dans les foyers, entre époux, une autre forme de violence se fait voir. Elle est désormais perceptible ainsi dans les rues, les bureaux et les espaces publics. C’est en quelque sorte « une violence mobile » selon les sociologues. Et la femme, en épousant le modernisme et l’écart de conduite qu’il lui permet, lequel contredit parfois certaines règles de pudeur de la société tunisienne, peut tomber souvent dans la gueule du loup et se voir directement ou indirectement rejetée ou punie par ses proches. C’est d’ailleurs ce qui explique aujourd’hui la montée du l’harcèlement verbal dans les rues, les bureaux et dans d’autres espaces publics et des agressions parfois aveugles. Ces pratiques apparaissent dans toute société en développement qui tente d’adapter les pratiques et les comportements des hommes au stade de progrès qu’elle a atteint. Il s’agit d’une période où les espaces publics ouvrent leurs portes aux deux sexes mais où l’homme est beaucoup plus, loti tandis que la femme bien que disposant des mêmes droits d’accès à ces espaces est vue par l’homme de façon inconsciente comme une concurrente, ce qui explique, parfois, une violence aveugle contre elle.

Ousmane WAGUE

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La violence, du point de vue sociologique

Dans sa description du mythe de la horde primitive, le sociologue français Emil Durkheim a révélé, que la violence a été toujours une pratique à laquelle l’homme a eu recours depuis la nuit des temps pour dompter les femmes et les soumettre à leur domination. Selon lui, l’homme, pour garder son hégémonie sur l’autre sexe utilise deux formes de violence. La première est d’ordre concurrentiel. En effet, pour s’accaparer de la femme et en faire sa propriété privée, l’homme n’hésitera pas à chasser ses concurrents masculins en ayant recours à la force ou en s’appropriant la femme par la violence. L’exemple le plus percutant de cette situation est celui des sociétés primitives où les femmes étaient monopolisées par le plus fort. Après leur monopole, l’homme le plus fort tentera ensuite de dompter la femme en exerçant sur elle une violence qui peut se réduire parfois au châtiment corporel et même sexuel. La deuxième forme de violence est d’ordre moral. Selon le sociologue français, en préconisant la vie en groupe, l’homme a créé des règles morales dont il se porte garant et auxquelles la femme doit obéir scrupuleusement. Aucune société humaine n’échappe selon le sociologue français à ces deux formes de violence.
Sur un autre plan, plusieurs psychologues ont tenté d’élucider l’origine psychosociologique de la violence contre les femmes. Dans sa démarche, Abraham Kardiner réduit le recours à la force contre la gent féminine comme une simple conséquence de la nature de la « Personnalité de base » léguée à l’homme dans la famille où il est éduqué. Selon Kardiner si les parents apprennent au garçon, dès son bas âge, à vouer une certaine affinité et un respect pour ses sœurs et son entourage féminin dans la famille, il grandira avec la même affinité pour l’autre sexe. Par contre, si la société ou la famille avalise le dépassement du garçon vis-à-vis de la fille, une fois devenu grand, la même attitude ressurgira. Et la violence contre le sexe opposé sera, en quelque sorte, la conséquence directe de cet écart de conduite. Mais à vrai dire, la violence contre les femmes prend une connotation purement psychologique chez une grande partie des psychologues. De Young à Sigmund Freud en passant par Lacan, tous ces psychologues conçoivent la volonté dominatrice de l’Homme sur la Femme comme un phénomène que l’homme emmagasine dans son conscient depuis sa naissance. Cette habitude fait que, d’emblée, le garçon acquiert, dès sa prime jeunesse, une hégémonie dominatrice et part ainsi en position de force pour dominer, par la suite, la femme même en couple. D’ailleurs, ce phénomène devient beaucoup plus accentué dans les sociétés patriarcales, et plus précisément dans certaines sociétés arabes et africaines.
Chez les démographes, le phénomène de la violence gagne en ampleur ou se rétrécit selon les conditions matérielles par lesquelles passe la famille ou la société. Alfred Sauvy et Thomas Malthus pensent que dès l’instant qu’une société s’adonne corps et âme à certaines activités pour renforcer son confort matériel, ou quand les deux sexes exercent les mêmes activités, il y aura une atténuation de la violence au sein du couple. Mais cette forme d’égalité face à l’accès aux mêmes occupations peut buter, sur un autre plan, sur des conflits d’une toute autre nature, à savoir les harcèlements, la misogynie et, surtout, une certaine aspiration chez la femme à prétendre être l’égale de l’homme. Pour le démographe français Alain Girard, l’accentuation de la violence contre les femmes apparaît surtout dans une période où certaines sociétés en voie de développement, cherchent leur équilibre socioéconomique, tout en restant attachées à leur passé. Car en voulant épouser certains comportements de la modernité, la femme se permettra une certaine liberté et va, dans certains cas, perdre sa confiance auprès des hommes. Certains n’hésiteront pas à cet effet à avoir recours à la violence pour la remettre sur le droit chemin. Ce paramètre est notamment prévisible dans certaines sociétés arabes ou africaines, où encore la femme se cherche dans le modernisme et se bat pour sa place à coté de l’homme.

O.W.

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Habib Nahdi (Sociologue et chercheur tunisien) :
Certaines mentalités n’ont pas évolué

“La violence contre les femmes peut être analysée du point de vue sociologique. Ce phénomène est, à mon avis, lié à l’évolution des mentalités. Et changer les mentalités est une question très délicate. Les structures étatiques se sont modernisées mais les mentalités sont restées stables. Du point de vue culturel, il faut, à mon sens, prendre en considération les attitudes et les représentations sociales traditionnelles qui continuent à influencer la mentalité de certains hommes. Toutes les recherches et études sociales ont négligé cette question qui est à l’origine des tensions entre l’homme et la femme.
Il y a lieu de rappeler que sur le plan religieux, certains hommes continuent à faire une interprétation confuse, en ce qui concerne certains préceptes de la Chariaâ, les lois et la place que la femme occupe actuellement dans la société. Pour atténuer l’effet de la violence et de la discrimination à l’égard des femmes, il faut vulgariser la tolérance au sein même de la famille. Il y a lieu, à cet effet, de prendre en considération aussi l’influence des mass-média sur les mentalités, laquelle, est à l’origine de certains conflits et d’une violence aveugle des hommes à l’égard des femmes. A mon avis, la discrimination contre les femmes relève d’une certaine méconnaissance des textes des grands penseurs arabes, notamment les sociologues islamologues et philosophes. A cet effet, je me permets de citer Ibn Arabi qui disait que l’homme et la femme sont égaux en tant qu’êtres humains, mais la femme est supérieure à l’homme par sa féminité. De ce fait, l'homme tente de combler cette différence en ayant recours à la force. Or, au plan social, la femme ne doit être qu’un élément complémentaire pour l’homme. De ce fait, Louis Aragon a eu raison de dire que la femme c’est l’avenir de l’homme et qu’il faut une féminisation du monde”.

O.W.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com