Le carnet de notes : Un baromètre destiné à mesurer la pression «Edu-sphérique» chez les parents





A la fin du premier trimestre, de cette année scolaire 2006-2007, tous les élèves des écoles primaires, ont eu leurs carnets de correspondance. Ces carnets où on a consigné des notes chiffrées et des appréciations qualitatives, ont été adressés à un même destinataire : les parents.

Le carnet de notes constitue le lien privilégié entre la famille et l’école, puisqu’il permet à cette famille de prendre acte du niveau et de la progression de leurs enfants pendant leur cursus scolaire et les rassure sur leurs chances de réussite ou les confronte à la triste réalité de leur échec.
C’est pourquoi, le jour de la remise des carnets, il y a des parents qui attendent ce fameux carnet à la sortie de l’école. Ils sont, tellement pressés de connaître les résultats de leurs protégés, qu’ils quittent, hâtivement, leur lieu de travail, ou leur domicile, très tôt, bouleversés. D’autres préfèrent voir ces carnets, le soir, à la maison, pour les examiner soigneusement, les analyser méticuleusement, voir et revoir les notes, le total et les appréciations, à leur aise.
Il arrive, des fois, que certains parents procèdent à une interrogation faramineuse de leurs enfants sur les scores obtenus par leurs pairs, surtout ceux des voisins ou des cousins, leurs rangs, les jugements émis par les enseignants à leur égard. Le «ouf» de soulagement, ou le grincement des dents, perpétrés, après l’examen du carnet, atteste de l’état de joie ou de tristesse de ces parents qui désirent vivre, toute la période scolaire, au rythme des bons résultats. Une contre-performance constitue pour eux une humiliation.
Si le carnet contient des notes, conformes aux aspirations des parents, les enfants peuvent s’attendre à des encouragements, proférés avec le sourire, ou à des cadeaux, distribués par une main généreuse et un cœur palpitant de joie. Le cas contraire, ce sont des reproches, des réprimandes, des blâmes, qui s’abattront sur eux, condamnant leur manque d’effort, leur agitation en classe, ou leur distraction pendant les cours.
Les cadeaux en cas de réussite et les sanctions en cas d’échec varient selon la valeur des notes obtenues tout au cours des épreuves écrites ou orales.
Les familles socialement favorisées offrent des voyages à l’étranger, des ordinateurs, des téléphones portables, des appareils-photos numériques, des play stations, des encyclopédies... sans compter la somme d’argent non négligeable que les enfants reçoivent de leurs proches.
Celles, qui sont défavorisées, recourent à l’encouragement verbal, à un sourire approbateur ou à un tout petit cadeau que l’enfant accepte, d’ailleurs, avec joie.
Les sanctions, elles, peuvent être sévères ou indulgentes, selon la nature des parents et leur niveau socioculturel.
On entend dire qu’une femme a forcé son enfant à se soumettre à un travail scolaire intensif pendant les vacances ; une autre a été plus généreuse, elle a privé son gamin d’une excursion. Un homme courroucé, par les résultats décevants, a administré un châtiment corporel à son fils. Un autre est revenu sur sa décision d’attribuer un cadeau, promis à la vieille des examens.
En voici un exemple, qui illustre le plus fidèlement possible une sanction dont l’un des élèves de deuxième année primaire a été l’objet : une jeune maman est venu voir un directeur d’école pour contester une note qui lui est apparue insuffisante, eu égard aux efforts fournis par son fils pendant l’épreuve des examens (l’enfant a eu de bonnes notes dans toutes les matières exceptée celle du dessin). La maman, subjuguée par cette contre-performance a réclamé la copie de son enfant qui n’a pas eu dit-elle de tableau d’excellence, comme son cousin tel... à cause de cette mauvaise note). Comme le directeur, qui a supervisé de nouveau la copie, a validé la note attribuée par l’enseignant, la maman, qui n’a pas digéré cette décision «abusive», a décidé de priver son enfant du cadeau qu’elle lui a promis, auparavant : un ordinateur portable, dernier modèle !
Cette méthode, bien qu’elle encourage les apprenants à se surpasser pour réaliser des résultats qui feront honneur à leurs parents, risque de pousser les élèves à travailler davantage pour la note plutôt que d’acquérir les compétences nécessaires, susceptibles de les aider à résoudre des problèmes ou à réaliser les tâches demandées. Même les efforts fournis en classe ou en dehors de la classe, sont, en réalité, destinés à satisfaire les parents qui trouvent du plaisir à vanter les qualités et les mérites de leurs enfants studieux.
Comme les parents accordent beaucoup d’importance à ce système d’évaluation privilégiant la notation, il est, tout à fait normal que les élèves, quelque soit leur âge ou leur degré de maturité, penchent vers la note dont ils sont de plus en plus attachés. De même, les enseignants, par crainte des critiques acerbes des parents, et des résultats peu performants de leurs élèves, optent pour la pratique de ce système d’évaluation qui favorise un rapport utilitariste au savoir. Ainsi, l’enseignement qu’ils dispensent, tout au long du trimestre, semble se définir comme une préparation à l’épreuve d’évaluation de fin du trimestre (les exercices proposés se ressemblent, comme deux gouttes d’eau, au travail scolaire de tous les jours).
L’obsession de cette pratique, que ce soit de la part des parents fortement attachés à la note ou des enseignants fortement influencés par ces parents, détourne des apprentissages de qualité et contribue à fabriquer des hiérarchies que le système éducatif tunisien, fort heureusement, essaie de gommer au plus vite pour instaurer une évaluation formative, fondée sur des objectifs et des critères de maîtrise, qui sera favorable à la pédagogie du projet et des situations ouvertes, plutôt qu’à légitimer les hiérarchies sociales sur la base du mérite scolaire.
En effet, une évaluation formative, donnant moins d’importance à la note, à la moyenne arithmétique de ces notes et au classement, mais participant davantage à la régulation des apprentissages, s’intègre mieux à une pédagogie de maîtrise, donne plus d’informations sur le niveau atteint par les élèves, identifie les erreurs et les explique, pour instaurer, ensuite, la pédagogie de soutien et de remédiation qui participent à réguler les acquis des apprenants pour les aider à progresser dans le sens des objectifs préconisés par le système éducatif.

Salah BITRI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com