Tribune : Une porte vers la démocratisation des établissements scolaires





Lorsque mes deux filles jumelles Selma et Sellama, de la neuvième année au collège Carthage Dermech, m’ont remis l’invitation, pour assister à une réunion des parents, j’ai pensé de prime abord que la réunion serait certainement une occasion pour la direction du collège, pour collecter des fonds pour quelques organisations humanitaires, ou peut-être pour solliciter les parents pour mieux encadrer leurs enfants durant la période de l’évaluation de ce premier trimestre de l’année scolaire 2006/2007, chose que les parents ont l’habitude de vivre en chaque fin de trimestre.
Comme de coutume, j’ai pris machinalement l’invitation, je l’ai pliée en deux et je l’ai mise dans le tiroir de mon bureau, sans prendre connaissance des informations qu’elle contenait ni même du sujet que la direction avait proposé.
Le jour de la réunion, mes deux filles m’ont dit : «Papa, n’oublie pas la réunion d’aujourd’hui ! C’est à seize heures de l’après-midi. Papa fais-nous plaisir, il faut y aller !».
C’est avec beaucoup de peine que j’ai pris la direction du collège, le pas lourd, l’esprit ailleurs, tant les réunions m’exaspèrent par leur durée trop longue ou par la faute d’un animateur la plupart du temps arrogant ou prétentieux.
Mais je n’ai pas compté sur la notoriété du directeur du collège qui m’a paru, pour ce premier contact, un homme fort sympathique, bien soigné dans sa mise, alliant l’élégance du geste avec la subtilité de la parole et la maîtrise du savoir. La réunion serait captivante, dis-je en aparté, alors que j’étais dans la salle de réunion ; espérons seulement que le thème sera intéressant et que le directeur assumera son rôle d’animateur le plus fidèlement possible, pour orienter son discours vers la clarification et le développement du sujet, non pour se faire des éloges sur son cheminement administratif ou pédagogique, comme il plaît à certains directeurs de le faire !
D’emblée, le directeur du collège, M. Raouf Hamdi, est entré dans le vif du sujet : «Cette réunion a pour objet l’élection des représentants des parents d’élèves au conseil de classe, à l’instar de ce qui s’est passé, il y a quelques jours, pour les élèves du collège qui ont élu leurs délégués au même organisme. Vous ne pouvez pas imaginer le plaisir ressenti par ces élèves lors des élections de leurs représentants», dit le directeur. Et d’ajouter : «Les élections se sont déroulées dans une ambiance de kermesse et, pour la première fois de l’histoire de ce collège, l’on a vu les partisans des candidats afficher des pancartes sur les murs, suspendre des banderoles dans la cour, ou, profitant du haut-parleur mis à leur disposition, scander le nom de leur préféré et appeler leurs pairs à voter pour lui». Le directeur enchaîna, sur un ton tout aussi enthousiaste : «C’est une innovation dans notre système éducatif qui fera certainement sensation dans les milieux scolaires. C’est dans cet espace normé qu’est l’établissement que les jeunes élus au conseil de classe vont interagir avec des adultes aux fonctions différentes (directeur, enseignants, parents, représentants des différentes associations...) conformément à l’article 12 de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant qui précise que «l’enfant doit avoir le droit d’exprimer en toute liberté ses vues sur toute question l’intéressant, et que les opinions de l’enfant seront dûment prises en considération, eu égard à son âge et à son degré de maturité».
Pendant que le directeur parachevait sereinement son exposé, une foule de questions commence à se bousculer dans ma tête. D’abord, je me suis demandé ce que serait un conseil de classe, quel rôle jouerait-il dans la vie scolaire, quels seraient les membres qui le composeraient, pourquoi le Ministère de l’Education et de la Formation aurait décidé, à l’heure actuelle, d’impliquer les élèves et les parents dans cette instance.
Les réponses ne tardent pas à venir. Le directeur, dans un souci de clarté, a expliqué que le conseil de classe était le lieu où s’élaborent les décisions individuelles et collectives concernant la vie de la classe et le devenir des élèves qui la constituent. Son rôle primordial consiste à examiner les questions pédagogiques intéressant la vie de la classe, le comportement scolaire des élèves et évaluer leurs résultats pour élaborer les propositions de redoublement ou de passage de classe ou d’orientation vers les branches spécialisées de l’enseignement. Cette tâche a été, pour longtemps, l’apanage des enseignants qui ont le privilège d’être les seuls membres de ce service. Véridiques ou erronées, leurs décisions sont toujours prises en considération. Les parents, autant que les élèves, sont pratiquement exclus du conseil de classe et n’ont même pas le droit de tergiverser ou de refuser les décisions prises à l’encontre de leurs protégés.
Ainsi, le conseil de classe, qui a longtemps fonctionné à huis-clos, a-t-il généré des conflits entre les enseignants et les parents des élèves. Les enseignants estiment que le conseil de classe est exclusivement réservé pour eux seuls ; ils se considèrent comme les seuls membres aptes à gérer une instance qui leur revient de droit. De leur part, les parents trouvent le conseil de classe plutôt un tribunal dont les décisions sont arbitraires, sans fondement, prises sur des informations collectées la plupart du temps hâtivement et qui ne tiennent compte ni des aptitudes intellectuelles et physiques de l’enfant, ni de ses conditions sociales qui entravent son parcours scolaire défaillant. Ces décisions émanent d’une fausse collégialité, disent les parents, puisque les membres du conseil de classe sont toujours en conflit (rivalité entre les enseignants eux-mêmes ou entre-eux et le chef de l’établissement).
Pour pallier ces injustices qui marginalisent les élèves et écartent les parents de la vie scolaire, le Ministère de l’Education et de la Formation a décidé d’ouvrir le système éducatif aux parents, comme il l’a fait il y a quelques jours pour les élèves : désormais, les parents, seront représentés au conseil de classe par l’intermédiaire des délégués choisis parmi les parents candidats, en fonction des scores obtenus lors des élections organisées au sein de l’établissement.
L’implication des parents et des élèves dans la vie scolaire des élèves ne constitue nullement une atteinte à la dignité du corps enseignant, ni même un affront, ni ne porte préjudice à l’établissement scolaire, mais elle est plutôt perçue comme une approche vers la démocratisation du système éducatif et l’ouverture de l’école sur son environnement avec tout ce que cette ouverture engendrera comme dialogue, respect et prise de décisions justes et équitables, puisque nécessitant l’assentiment de tous les membres de la communauté éducative (enseignant, parents d’élèves, élèves).
Cette approche va certainement ébranler beaucoup d’esprits conservateurs et secouer une hiérarchie pyramidale où la base (les élèves) n’a pratiquement pas de contact direct avec le sommet (le directeur) et où toute forme d’expression, quelle qu’elle soit, constitue une transgression des valeurs éducatives du système.
L’ouverture du système éducatif aux parents et aux élèves vient à point, puisqu’elle va permettre, non seulement d’instaurer un climat de confiance et de détente entre tous les partenaires du système éducatif, mais aussi de favoriser surtout le dialogue longtemps absent entre eux.

Salah BITRI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com