M. Philippe Seguin : «Le Code du Statut personnel est un acte précurseur»





M. Philippe Seguin, Premier président de la Cour des Comptes a prononcé une allocution à la clôture du colloque “Le Code du Statut personnel en Tunisie : 50 ans de droits des femmes”, organisé à l’université française de la Sorbonne le 21 novembre 2006 et que nous reproduisons ci-après

“Participer à cette conférence consacrée à la femme tunisienne est évidemment un grand plaisir pour moi, même si prononcer un discours de clôture est toujours un exercice délicat : malgré la richesse et l’étendue du sujet, il n’est pas aisé d’éviter le travers de la redite, particulièrement lorsque l’on a été précédé par des interventions aussi remarquables que celles que nous avons entendues.
Et je dois de surcroît vous prévenir : je serai de parti pris.
Enfant de la terre tunisienne, je me réjouis toujours de ses réussites et de ses progrès. Mieux : j’en suis fier.
A fortiori, quand il s’agit du Code du statut personnel, dont on fête cette année les 50 ans, et qu’il fait incontestablement partie de ces réussites auxquelles il faut rendre hommage...
Ce code avait tout de l’acte précurseur. C’était même, quand on y songe, un acte inouï à l’époque. Et il reste, un demi siècle après, d’une modernité saisissante.
Il était déjà hardi, en 1956, de proclamer l’égalité des sexes.
Reconnaître le principe était - dans tout l’acception du terme - révolutionnaire. Le consacrer dans la loi et se donner les moyens de lui donner corps, de le concrétiser relevait quasiment de l’exploit.
Je garde en mémoire ces images du Président Bourguiba pris dans une foule joyeuse d’hommes et de femmes qui l'acclament. Je le vois encore encourager les femmes qui viennent le saluer à enlever leurs voiles; je me souviens même qu’il les y aide gentiment.
Elles hésitent, confuses, puis, à la fois intimidées et ravies, découvrent pour la première fois en public leurs visages et leurs cheveux. Et tout ceci dans les éclats de rire, dans une atmosphère de joie, de joie émouvante et contagieuse, celle d’une liberté enfin reconnue.
Mais ces images ne doivent pas nous tromper. Rien n’était facile. C’était un véritable Everest qu’il fallait escalader.
Oui, quelle audace stupéfiante quand on y repense aujourd’hui !
Quelle audace dans une Tunisie à peine parvenue alors au seuil de la modernité!
Pour mener à bien ce changement radical, quatre mois à peine après l’indépendance du pays, alors que celui-ci était encore sous la menace de troubles graves et peut-être au bord d’affrontements fratricides, oui, on ne le dira jamais assez, il fallait un très grand courage politique.
Oui, le choix qui a été fait, n’était à l’époque rien moins que consensuel. Et pourtant il a mis le pays sur les rails de la modernité.
Mais nous devons saluer au moins autant la persévérance de la Tunisie, cette persévérance qui a permis, au fil des ans, de consolider les acquis et d’étendre les droits des femmes : l’égalité citoyenne, l’interdiction de la polygamie, le principe du consentement au mariage, l’instauration d’un âge minimum pour ce dernier ... C’est le mérite du Président Ben Ali d’avoir poursuivi et conforté ce qui avait été entrepris. C’est son honneur d’avoir tenu bon face aux tenants du retour en arrière.
La réussite de la Tunisie dans une entreprise aussi ardue est d’autant plus remarquable que bien d’autres pays n’ont pas pu ou su en faire autant. Elle est d’autant plus remarquable que ceux qui sont parvenus, un temps, à faire œuvre de modernisation semblent aujourd’hui glisser sur une pente inverse.
Car si le Code du statut personnel a fait grincer des dents, en 1956, il dérange encore aujourd’hui.
Et la Tunisie doit plus que jamais se battre pour défendre cet acquis fondamental à l’heure où certaines chaînes de télévision internationales, certains groupes s’appliquent à propager au cœur même des foyers tunisiens un message réactionnaire et rétrograde.
Incapables de donner une réponse aux défis du jour, certains se raccrochent aux solutions d’hier.
Pour ceux-là, la femme idéale reste une recluse, assignée à résidence, reléguée à l’alcôve ou à la cuisine, une mineure sous tutelle d’un maître : un père, un frère ou un mari.
Pour ceux-là, le Code du statut personnel est l’exemple à combattre. Mais la Tunisie tient bon et donne l’exemple.
Il faut le rappeler et saluer cette résistance salutaire.
Ne nous y trompons pas : la condition de la femme est un indicateur avancé des progrès d’une société prise dans son ensemble.
Le succès ou l’échec d’une entreprise de modernisation peut toujours se mesurer à l’évolution du statut de la femme.
La Tunisie a réussi à “émerger” et s’est engagée avec succès sur le chemin d’une modernité comparable à la nôtre, à nous français.
Et le statut personnel n’est qu’une illustration d’une dynamique plus large.
La Tunisie a mené un vaste programme de modernisation sociale et économique qui porte aujourd’hui ses fruits. C’est la qualité de ses hommes mais aussi de ses femmes qui expliquent ce succès.
C’est aussi cette faculté à réussir cet exercice si difficile et sur lequel beaucoup se cassent les dents : celui de la synthèse entre les valeurs de la tradition et celles de l’avenir.
Il fallait éviter deux écueils : l’enfermement dans une tradition pétrifiée d’un côté et la négation radicale et brutale de ses origines de l’autre.
La Tunisie a évité l’un et l’autre. Elle a su se préserver des idéologies rétrogrades. Elle a su combattre avec efficacité les menaces de l’extrémisme qui affectent aujourd’hui de nombreux pays y compris dans le Maghreb.
Tout cela sans renier son héritage arabo-musulman.
Et le choix qui est le sien, celui d’une société d’équilibre, entre son identité arabe, un islam serein, et l’ouverture au progrès doit être salué car il est tout à la fois courageux et fructueux.
Comme beaucoup de Français qui sont nés et ont vécu une partie de leur vie en Tunisie, pour ensuite s’installer en France, j’ai gardé une double référence, un double attachement. J’ai gardé pour la Tunisie un amour profond et je suis toujours heureux des succès de ce pays.
Succès exemplaires, ai-je dit.
Est-ce pour cela que nous sommes si exigeants avec la Tunisie?
Ne serait-elle pas parfois victime de son succès?
La Tunisie est si proche de nous, elle s’est si bien engagée sur le chemin de la modernité, que nous voudrions parfois projeter sur elle l’ensemble de nos valeurs, de notre modèle ...
Nous voudrions qu’elle nous ressemble en tout là où elle conserve légitimement ses références et ses traditions.
Sachons donc admettre qu’il lui faut trouver la voie de la modernité sans se renier. Sachons reconnaître la difficulté de l’exercice et sachons saluer les avancées lorsqu’elles sont si probantes.
A l’heure où l’on s’interroge et où l’on s’insurge face aux régressions des droits des femmes dans nombre de pays, c’est un message d’espoir que nous adresse la Tunisie.
La porte d’une modernité raisonnée et acceptée est bien étroite. Et le ventre est toujours fécond d’où jaillissent les totalitarismes liberticides.
J’espère de tout cœur que la célébration des 50 ans du Code du statut personnel contribuera à consolider et à ancrer plus pronfondément encore dans les mentalités la nécessité de l’émancipation féminine.
Et que demain la Tunisie nous offre d’autres exemples encore !
Je vous remercie”.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com