Un soldat américain passe aux aveux : «”J’ai vu des hommes revenir avec des membres en moins…”





C'est l'histoire d'un égaré dans une armée embourbée. L'histoire d'un jeune homme sincère et crédule, qui, aspirant à la fois à un statut, un métier, un avenir, s'est engagé dans la carrière militaire et s'est rendu compte, avec horreur, qu'il s'est fourvoyé.
L'histoire d'un idéaliste, incapable de braquer une arme sur un autre homme, mais envoyé tout de même en Irak, et trop respectueux de son pays d'adoption pour imaginer déserter. L'histoire d'un soldat qui ne voulait plus l'être, et qui se retrouve aujourd'hui emprisonné, attendant un jugement de cour martiale dans une base américaine en Allemagne.
L'armée américaine veut-elle faire un exemple ? Son acharnement à garder en son sein le soldat Aguayo témoigne en tout cas de son raidissement à l'égard des "rebelles" et d'une réelle inquiétude devant la perte ou la fuite de ses hommes. "Selon le Pentagone, écrit le magazine Air Force Times, ils seraient 40 000 à avoir déserté depuis l'an 2000." L'armée seule évalue le nombre des déserteurs à 1,1 % des troupes. La GI Rights Hotline, qui recevait, juste après le 11 septembre 2001, un à deux appels par semaine de candidats au départ, dit en recevoir en ce moment plus de 3 000 par mois.
Agustin Aguayo a 34 ans, une stature de colosse, un visage poupin et des yeux très doux. Né au Mexique, il a débarqué en Californie avec sa famille à l'âge de 3 ans et n'a eu de cesse, dès lors, que de devenir un parfait Américain. La nationalité lui a été accordée en 1998. Il était déjà marié à Helga, une jeune femme née au Guatemala, et était père de deux petites filles, des jumelles âgées aujourd'hui de 11 ans. Avant même la fin du lycée, Agustin avait un travail, et puis un autre, et encore un autre.
Il était ambitieux, il voulait progresser.
Il voulait aider, être utile, faire quelque chose d'un peu plus grand qu'avec un emploi salarié ordinaire, donner un sens à sa vie. Il prit des cours du soir, passa un diplôme commercial, chercha fiévreusement un tremplin. L'armée le lui fournit. Le recruteur, il faut le dire, était spécialement convaincant. Primes, promesses de prêt et de bourse d'études, assurance-maladie avantageuse, formation interne (Agustin voulait être infirmier, en espérant pouvoir se payer l'école de médecine à la fin de son contrat de quatre ans de service actif).
Agustin a donc signé. Il est très vite parti pour un camp d'entraînement. C'était à la fin de l'année 2002, et la famille Aguayo n'avait jamais imaginé un déploiement en zone de combat. "Cela doit vous paraître incroyable, dit aujourd'hui Helga. Mais, comme la plupart des Américains, nous ne lisions pas les journaux ! C'est terrible, cette irresponsabilité et cette indifférence à l'égard des guerres que mène notre armée."
Les exercices de tir sur des silhouettes à forme humaine ou le poignardage de mannequins le rendent malade. Sa place était-elle dans l'armée ? A l'annonce du déclenchement de la guerre en Irak, en mars 2003, il est stupéfait d'apprendre que même les infirmiers doivent être armés et obéir à l'ordre de tuer.
Trois mois plus tard, il part en Allemagne. C'est là, à Schweinfurt, qu'est stationnée son unité de la 1re division d'infanterie. Environ 67 000 soldats américains et quelque 80 000 membres de leurs familles se répartissent outre-Rhin sur 73 campements, bases arrière pour le déploiement au Moyen-Orient. Malgré l'arrivée de sa femme et de ses filles, Agustin se sent pris au piège. Il ne veut pas combattre, il ne veut pas tuer, il est contre la guerre, toutes les guerres, jamais il ne lèvera son arme contre quiconque. Inquiète du malaise croissant de son mari, Helga cherche désespérément une aide, une idée, une issue.
L'objection de conscience, reconnue au sein même de l'armée, apparaît immédiatement comme la position la plus adéquate pour obtenir l'élargissement d'Agustin. Mais la procédure est exigeante. Le soldat doit démontrer qu'il est opposé à toutes les guerres, notamment en vertu d'une forte conviction religieuse ; expliquer ses motifs profonds, les raisons de son changement. Il doit s'entretenir longuement avec un aumônier militaire, un psychiatre et un enquêteur de l'armée, lequel fera un rapport au commandant, qui délivrera son verdict.
Mais Agustin ne songe pas une seconde à mentir et veut une dispense dite "honorable" de l'armée. Si le nombre de soldats requérant le statut d'objecteur a plus que quadruplé depuis 2000, il demeure très réduit. Sur plusieurs centaines de candidats potentiels, 188 auraient réellement déposé une demande entre 2003 et 2005 ; 87 auraient obtenu satisfaction.
De fait, le commandant de son unité refuse de jeter ne serait-ce qu'un œil sur le dossier que prépare Agustin. "Vous le ferez en Irak !", lui dit-il. Et le soldat s'envole en février 2004 pour Tikrit, la ville natale de Saddam Hussein, ignorant qu'une demande de statut d'objecteur formulée sur une zone de guerre attire beaucoup plus de suspicion. Il ne perd pourtant pas un instant. L'aumônier et le psychiatre avec lesquels il s'entretient concluent à sa sincérité, et l'officier enquêteur, impressionné par les témoignages sur son pacifisme, recommande l'élargissement. En attendant la réponse, l'infirmier remplit sa tâche, effaré.
Des soldats, des Irakiens meurent dans ses bras. "J'ai vu des hommes revenir avec des membres en moins et des plaies innombrables, physiques et morales. J'ai vu mes camarades revenir avec l'intention de se suicider, de boire à mort ou de se perdre dans la drogue... J'ai été témoin de notre façon de déshumaniser le peuple irakien et d'exterminer des innocents. Quel non-sens ! Ma conviction de l'absurdité et de la nocivité de toutes les guerres n'a fait que se renforcer." Quand Agustin part en patrouille ou prend ses tours de garde, il ne charge pas son arme. Ses camarades n'en croient pas leurs yeux. "Comment douter de la sincérité d'un gars assez fou pour faire cela en Irak ?", s'étonne Michael Sharp.
A son retour en Allemagne, après une année d'Irak, Agustin reprend donc espoir. L'armée accepte de revoir son cas. Hélas, pour lui, la première décision est confirmée. Les avocats se tournent alors vers le tribunal civil du district de Columbia pour casser le verdict de l'armée. En vain. Agustin apprend son échec le 24 août 2006, le jour même où l'armée lui oppose également l'article 15, une sanction sévère consistant en une amende et une prolongation de service pour avoir refusé de tenir une arme durant les entraînements.
Ses avocats font appel devant la cour fédérale, mais n'obtiennent pas que l'appel soit suspensif, alors qu'un nouveau déploiement en Irak est fixé au 1er septembre. Un départ pour au moins un an puisque, en vertu de la disposition «Stop loss» («Arrêter les pertes»), décidée par le gouvernement après le 11-Septembre), qui autorise l'armée à étendre unilatéralement le temps de service d'un soldat, Agustin voit son service prolongé d'un an ! "En Europe, estime Christian Rieker, l'avocat allemand d'Agustin, cette pratique serait considérée comme une violation des droits de l'homme. Quelle hypocrisie de parler d'une armée strictement composée de volontaires !" Désespéré, Agustin annonce à ses supérieurs qu'en aucun cas il ne partira à la guerre.
Le 1er septembre, alors que son unité prend un bus pour rejoindre l'avion en partance pour l'Irak, il manque à l'appel. Le lendemain, habillé en civil, il se présente à la police militaire afin de se constituer prisonnier et passer en cour martiale. Mais l'armée ne l'entend pas ainsi, elle veut lui faire prendre un autre vol pour l'Irak.
Agustin n'en croit pas ses oreilles. "Tu es soldat, tu entends ?, hurle un capitaine. Tu iras en Irak !" Jamais, répond Agustin. On lui ordonne de passer chez lui prendre son paquetage. Un capitaine et un sergent l'accompagnent. "Tu partiras ! Même s'il faut te mettre les menottes !" Les voilà dans son salon, attendant qu'il rassemble ses affaires dans sa chambre.
Au bout de quinze minutes, le capitaine s'impatiente. Que diable fait-il ? Helga va voir. La fenêtre de la chambre est grande ouverte. "Il est parti !", crie-t-elle. Les soldats se précipitent, fouillent l'appartement, foncent à l'extérieur. Trop tard. Agustin a sauté et couru, couru comme un fou vers la sortie du camp. Les gardiens qui l'ont vu passer en trombe n'ont même pas eu le temps de comprendre. Il avait disparu.
Où pouvait-il se réfugier ? "Les pays européens, si prompts à déclarer illégale la guerre en Irak, feraient bien d'accueillir ceux qui refusent de combattre !, soupire Christian Rieker. Où sont la France, l'Espagne, l'Allemagne pour de pauvres gars comme Agustin ? Pourquoi n'accorde-t-on pas aux objecteurs et déserteurs le statut de réfugiés, comme l'ont d'ailleurs proposé des députés du Parlement européen dans un projet de résolution ?" Agustin avait heureusement des soutiens. Des civils l'ont aidé, caché, habillé, lui ont procuré passeport et billet d'avion pour... Mexico. De là, il est passé discrètement en Californie. Où il est publiquement réapparu le 26 septembre.
Pourquoi vingt-quatre jours après sa disparition et pas trente ? Parce qu'il aurait alors été rayé des listes de l'armée et qualifié de déserteur. Un statut qu'Agustin, si soucieux de rester dans le cadre du règlement militaire, a toujours rejeté. Le 26 septembre, donc, cravaté, solennel, il fait son apparition devant une petite église de Los Angeles et annonce qu'il veut se rendre. "J'ai toujours été un bon citoyen. Jamais je n'aurais imaginé arriver à cette extrémité. Les conséquences pour moi et ma famille vont être très lourdes. Mais j'assume ma position d'objecteur, je préfère la prison à la guerre." Après une courte déclaration, il s'est rendu à Fort Irving, là même où il s'était engagé quatre ans plus tôt.
Allait-il passer là en cour martiale, comme l'espéraient ses avocats ? Ou serait-il transféré en Allemagne, voire au Koweït ou en Irak, comme certains le suggéraient ? Au petit matin du 3 octobre, en uniforme, les menottes cachées par un manteau, il débarque à l'aéroport de Francfort entouré de soldats de son unité qui étaient allés le chercher et prend la direction de la base de Mannheim, où il est actuellement incarcéré.

D’après «Le Monde»


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com