Les jeunes et le langage mixé : «Mouche normal»… Y’a pas plus normal !





«Mouch normal », «andi séâa creuse», «tsarref maâh sans pitié», «ma tratich l’occasion» (sic). La liste du nouveau lexique juvénile qui mixe des mots français et arabes dans une même phrase est aussi longue que variée. Une mode ? Cela en a tout l’air ! Les uns pensent que ce genre de langage explique une crise identitaire chez la jeune génération. Les autres disent trouver dans ce langage une manière de traduire une influence presque aveugle de tout ce qui provient de l’Occident. Les jeunes, quant à eux, ont un autre mot à dire …Comment peut-on justement comprendre les dessous de ce langage mi-français, mi-arabe et sans identité apparente ? Les jeunes expliquent.

Tunis - Le Quotidien
La répartition des différentes langues dans le monde et l’interaction de plusieurs dialectes ne sont pas dues au hasard. C’est souvent à cause de la colonisation que certaines langues se sont répandues sur tous les continents ou généralement deux dialectes différents sont parlés dans un même pays. Certaines langues sont présentes un peu partout dans le monde ; c’est le cas notamment de l’anglais, de l’espagnol et du français. Les langues vivent et meurent. Elles ne sont pas figées. Elles naissent, se transforment et peuvent disparaître.
Plusieurs langues pourraient s’éteindre dans les années qui viennent avec les nouvelles générations qui naissent. Pourquoi ? Tout simplement parce que seuls quelques vieux instruits en font encore usage, et presque plus personne ne les apprend. C’est aussi le cas pour certaines expressions et pour certains termes.
Les langues parlées dans le monde aujourd’hui changent sans cesse. En Tunisie, de nouveaux mots, de nouvelles expressions et un nouveau lexique apparaissent tous les jours, tandis que certains mots disparaissent et sont même classés dans un registre dépassé voire « rétro » . Les jeunes gens parlent d’une manière propre à eux. Certaines locutions utilisées par la jeune gent, semblent intruses et mis à part cette catégorie de personnes qui créent ce nouveau vocabulaire, d’aucun n’admet pas cette hétérogénéité et l’interférence entre l’argot arabe et la langue française pour donner naissance à une alliance hybride. Comment peut-on traduire ce langage mixé et quasi enchevêtré des jeunes gens et que reflète-t-il?
Bassem El Kader, 17 ans élève, pense que ce langage ne doit pas être considéré comme inopportun. Le jeune homme trouve que les «autres» doivent admettre qu’il s’agit d’un nouveau lexique de jeunes même s’il leur semble insoutenable. «Pourquoi faire tout un plat de cette histoire de langage, je ne comprends vraiment pas ! La fameuse expression “mouch normal“, (sic) met certains adultes hors d’eux, et pourtant il s’agit d’une manière comme une autre de s’exprimer. Ce n’est pas un mot grossier pour autant ! En outre le Français est notre deuxième langue officielle, je pense qu’il est tout à fait naturel qu’on finisse par mélanger l’arabe et le français pour nous exprimer. D’ailleurs certains spots publicitaires à la télé ou à la radio utilisent ce genre de lexique. Ils parlent ce langage afin de toucher le maximum de gens parmi le public cible. C’est donc un langage qui a été admis par les supports médiatiques. Et puis franchement, je ne me vois pas tenir un discours totalement arabe, les autres vont me prendre pour quelqu’un de déphasé. Par contre si on parle en Français, les autres nous regardent avec un air épaté. Les francophones sont considérés comme les plus cultivés, les plus instruits et les plus ouverts d’esprit… Et entre nous, c’est un langage qui charme beaucoup plus les filles», dit-il.
Ons, 20 ans candidate au bac, soutient les dires de son camarade. La jeune fille pense que l’intrusion du Français dans des locutions arabes ne peut que donner une touche fantaisiste, charmeuse et «in» aux conversations. «Celui qui parle avec des paroles purement arabes dans un milieu de jeunes est considéré comme un rétro, voire très limité d’esprit même s’il possède une culture arabe étendue. Il aura l’air d’être un “revenant“ qui débarque de l’ancienne génération et qui soutient un discours dépassé, oublié et enterré depuis longtemps déjà. C’est ainsi et on ne peut pas changer les convictions de toute une nouvelle génération. Par ailleurs, les mots francisés inspirent l’ouverture sur d’autres cultures et donnent à l’orateur un air branché. Du coup, il inspire à l’entourage le modernisme et l’esprit innovateur. Il est aussitôt admis au club et il est considéré comme l’un des nôtres», dit-elle.
Imed, 19 ans élève en terminale, pense que le langage mixé est le fruit de la colonisation, de l’évolution des mentalités et de l’ouverture sur d’autres cultures. «Depuis des décennies les Tunisiens parlent en français. Pourquoi personne n’a répliqué et c’est sur notre génération actuelle qu’on jette toute la responsabilité de perdre l’identité patrimoniale du langage ? On nous reproche toujours de ne pas être ancré et de ne pas avoir des repères. C’est faux, c’est archi-faux ! Les autres ne sont pas plus nationalistes que nous et nous sommes arabes jusqu’à la moelle et fiers de l’être. Ce n’est pas parce que nous tenons un discours hétérogène, que nous suivons les tendances de la mode ou que nous vivons de manière branchée et que nous devons être attaqués de cette manière ! Notre manière de paraître, nos préférences et notre façon de parler ne touche aucunement nos croyances. Fouillons un peu dans le passé, les jeunes d’autrefois n’étaient pas non plus très à cheval concernant tout ce qui émane de la civilisation et des traditions arabes. Que je sache, les pattes d’éléphants et les cheveux longs pour les hommes étaient à l’époque à la mode. Et cette mode provient de l’Occident. Ces mêmes jeunes là qui suivaient la mode nous critiquent aujourd’hui sans merci et nous accusent de ne pas avoir de repères. C’est injuste ! On ne fait que suivre la tendance, tout comme ils le faisaient du temps de leur jeunesse. C’est à eux d’admettre qu’il n’y a rien d’alarmant et qu’il ne s’agit que d’un conflit de génération pur et simple et que s’ils disent que leur époque est la meilleure, nous dirons sûrement la même chose dans une vingtaine d’années», dit-il.
Yassine , 18 ans, trouve que le phénomène ne mérite pas toute cette réflexion. «Nous suivons la tendance. Le Français est une langue que nous étudions et que nous parlons quotidiennement. Je trouve que certains mots en français expriment mieux ce que l’on veut dire. Certains mots en arabe aussi ou en argot donnent un sens plus exact à ce que l’idée qu’on veut transmettre, voilà toute la question. L’immixtion du français dans nos conversations ne date pas d’hier. Depuis la colonisation, notre langage a adopté des mots étrangers et c’est seulement maintenant que cela dérange ! J’aime la langue française, ce n’est pas un péché et j’aime parler aux filles en français cela affine mes expressions et fait passer le message d’une manière plus fluide et branchée. Cela ne veut pas dire que je n’aime pas l’arabe, au contraire. Certaines situations imposent que l’on mélange les deux langues, c’est pour être mieux compris», dit-il.

Abir CHEMLI


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com