Massacres au Moyen-Orient : L’art de donner la mort





Donner la mort est un art et une technique qui ont trouvé dans le Moyen-Orient leur meilleur champ d’application. L’atteste une fois de plus l’affreux massacre de Beït Hanoun. A ce jeu macabre, une certaine humanité qui appartient essentiellement à un certain camp s’en donne à cœur joie.

Il y a une dizaine de jours, un raid militaire sur une «madrassa» située au Pakistan, dans une zone frontalière avec l’Afghanistan faisait quelque 80 mots. On y soupçonnait la présence du numéro 2 de la nébuleuse terroriste d’Al-Qaïda, qui y aurait cherché refuge. Erreur ! Car le bras droit de Ben Laden, Aymen Dhaouahiri, n’y était pas. Il ne restait plus aux survivants, tous civils, qu’à pleurer leurs morts dont plusieurs enfants. Crime inexpiable !
Peu de temps après, mais dans une toute autre région du Moyen-Orient, était perpétré un crime aussi odieux bien qu’il n’ait laissé sur le macadam que deux trépassés. Deux ambulanciers palestiniens ont été abattus dans le nord de Gaza, par l’armée israélienne. Leur crime, à eux, était d’accomplir leur mission humanitaire.
Deux exemples parmi tant d’autres de la capacité de nuisance de cette faucheuse de vies qu’est la mort. Surtout quand, télécommandée par des forces d’occupation, elle s’acharne sur les civils. Les civils d’un région, le Moyen-Orient, dont elle a fait sa cible de prédilection. Est-ce là le destin tragique qui lui est dévolu, celui d’être le souffre-douleur d’un Occident peu amène ? Ou est-ce la rançon à payer par une région qui a vu surgir de sa glaise les trois grandes religions monothéistes?

La vie pétrifiée
Cela fait près d’une soixantaine d’années que ce jeu macabre perdure. Depuis la création de l’Etat d’Israël. Avec le déclenchement de la guerre civile au Liban (guerre attisée par des mains étrangères) le jeu a commencé à se régionaliser en quelque sorte. Au point que la mort s’est banalisée en une image familière qui fait depuis partie de notre menu quotidien.
Du Liban au Pakistan, la mort partage nos soirées, nous adresse malicieusement un clin d’œil complice, sollicitant notre reconnaissance tacite. Mais de temps en temps, elle exacerbe sa capacité de nuisance. Cana, doublement martyre, naguère et hier, Cana la libanaise narrera aux générations futures la mort s’abattant sur des innocents, comme les laves du Vésuve sur Pompei. La vie est pétrifiée, jusqu’à la nuit des temps. Et c’est à ce moment là qu’on s’éveille à l’ampleur du drame. Et que l’on réalise les atteintes irrémédiables à notre intégrité physique et morale.
C’est donc là un phénomène d’une grande complexité. Une complexité que traduit le mode d’emploi dans la technique de semer la mort.
Il y a en effet tout d’abord les techniques qui tuent mais sans effusion apparente de sang. Cela peut consister en une stratégies mise en œuvre pour affamer les populations. On tue en fragilisant la santé des victimes. Cela ne se traduit pas en résultats immédiats, mais opère à moyenne et longue échéance. Toute faim fissure la belle harmonie de l’organisme humain et prépare le terrain à l’intrusion d’agents pathogènes. Regardez ce que sont devenus les enfants d’Irak qui ont eu à souffrir de l’embargo imposé à leur pays dans les années 90.
Ceux qui ont survécu sont aujourd’hui des créatures en perdition. Ils grossissent les rangs des milices et des escadrons de la mort. Les enfants palestiniens sont promis, tôt ou tard, au même sort.
Une autre technique de semer la mort, mais sans la donner au concret, c’est la destruction des infrastructures économiques. Il n’y a pas de plus mortel que de priver les citoyens d’eau potable et les pousser, ce faisant, à consommer une eau impure pouvant générer de terribles épidémies. De même en saccageant les centrales électriques, on coupe le courant aux hôpitaux, ce qui ne peut que mettre en danger la vie des malades dont le traitement s’effectue grâce à des appareils électriques. Tout cela, sans parler des traumatismes psychologiques mortifères, qui peuvent frapper les gens résidant dans les zones bombardées. Et que dire de ces colonnes humaines fuyant les lieux d’enfer. Les enfants et les gens âgés, du fait de la fatigue physique, des morsures du soleil ou des coups de fouets du frimas, peuvent y laisser leur vie.

Jusque dans l’après-mort
Mais la voie «royale», si l’on peut dire, de donner la mort réside dans le fait de tirer dans le tas. Sans aucun distinguo entre civils et militaires ou même carrément en sachant pertinemment avoir affaire à des innocents. On l’a vu pendant la fuite des habitants du Sud-Liban vers le septentrion. Balles perdues, bombes aveugles ou tirs délibérés, tout cela qui fait place nette dans les zones du peuplement est devenu monnaie courante et pratique rituelle.
On l’a vu aussi à Cana. On l’a vue il y a peu à Beït Hanoun où, comme si encore ivres d’hémoglobine, les Israéliens étaient revenus à leur sinistre besogne après avoir quitté les lieux. On l’a souvent observé en Afghanistan où des forfaits effroyables ont été accomplis sans que le moindre terroriste ait été déniché. Certes on se répand après en regrets, souvent timides... On annonce la mise en place d’une enquête dont on n’entend plus parler par la suite. Mais seule demeure vivante la souffrance des victimes alors que, nous-mêmes, frères de sang, de culture et d’identité, nous vaquons à nos affaires comme si de rien n’était.
Il y a une dizaine d’années quand Israël utilisait des balles en caoutchouc, des voix s’étaient élevées pour crier leur indignation. L’Etat hébreu prenait la peine de s’entourer de précautions oratoires.
Aujourd’hui, et surtout après la mort du jeune Dorra, les consciences semblent s’être totalement endormies. Vive la mort muette !
Mais peut-être la plus révoltante des techniques, c’est la mort à retardement. Celle qui devient effective après un temps qui peut devenir à l’occasion une éternité. Armes à sous-munitions, bombes à fragmentation, mines anti-personnelles, la panoplie est effrayante. Et elle rend compte du degré d’inhumanité atteint par une certaine humanité. Une humanité qui ne se gêne pas pour introduire ce funeste jeu dans l’après-mort. Tels ces soldats allemands qui jouent au football avec des crânes d’Afghans morts.

Abdelmajid CHORFI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com