Marché Bab El Fella : Sur les traces des bonnes affaires… et la baraka de Sidi El Béchir





Ici on vend tout et tout est à la portée du citoyen moyen. Un immense marché à ciel ouvert qui accueille le plus grand nombre de consommateurs. Il offre toutes sortes de produits et pour toutes les bourses. Et ce n’est pas spécifique au Mois Saint. Mais il est ouvert à longueur des mois d’été comme d’hiver… et de la journée (ou presque) et sans jamais fermer les portes (puisqu’il n’en a pas). Visite guidée.

Tunis-Le Quotidien
Tunis, mardi dernier en début de l’après-midi. Le soleil était fort présent. Mais aussi, fort piquant à nous écraser la cervelle et nous roussir l’épiderme dès l’orée du jour et jusqu’à son évanouissement.
L’automne ne nous a encore pas annoncé ses sautes-d’humeur habituelles. A seulement quelques heures de la rupture du jeûne, on a déjà cadenassé à double tour et triple chaînes, verrous et autres portes du marché central de la capitale qui vient de subir quelques restaurations. Il était grand temps.
Impossible donc pour les gens de l’administration de se libérer avant 14 heures ou 14 heures trente, horaire ramadanesque fixé par l’Etat.
Leur seule chance pour faire les courses c’est d’aller soit aux hypermarchés et profiter de quelques rabais au risque de se taper l’embouteillage de l’heure de pointe ou carrément casquer des sous pour des choses inutiles. Soit sur le chemin de retour, on passe par un de ces marchés populaires et s’approvisionner de tous les plaisirs, surtout qu’ici on se moque éperdument de la notion du temps et toute marchandise est à foison et à des prix négociables.

Fresque de tous les parfums
Nous entrons dans le tumulte de la rue Bab El Fella, noire de monde. A droite comme à gauche, on expose de tout. Des sacs en toile de jute remplis de fruits secs (amandes, pistaches, noisettes, pignons…), du zgougou (pin d’Alep), du sorgho, du sucre en poudre, de la bsissa, de la farine, des pois-chiches… Mais aussi des boîtes de conserve (tomate, harissa, confiture, miel), du savon de Marseille, de la poudre pour la lessive et entre ces paquets de divers produits locaux, on y trouve du bonbon importé de l’Europe ou de Turquie (un pays que les Tunisiens chérissent tant et y voyagent très souvent). A côté de cette boutique qui s’étire jusqu’à la chaussée -pardon j’ai voulu dire les deux mètres carrés de ce ruban de passage en pavé-, on propose sur des tréteaux, des choses usées. Une sorte de serviettes de bain, des torchons de cuisine, de petites culottes, un amas de chaussettes d’hiver et des foulards. Sur un fil élastique tendu contre le mur, on a accroché par des cintres des chemises, des pantalons, des robes et des peignoirs. Le prix ne dépasse point les cinq dinars et ça n’a rien à voir avec les friperies de luxe, très en vogue à Tunis et ses banlieues. A même le sol sont exposés ustensiles et batteries de cuisine, services de table, d’eau, de thé, de café, de crème et même des récipients et couscoussiers «made in… China». Plus bas que ces prix tu meurs et la concurrence aux Chinois de nous devenir une mission impossible.
Le sol est bien arrosé, nous avons pour un bout de temps retroussé le pantalon, car ici il faut prévoir des bottes en caoutchouc pour ne pas esquinter nos chaussures de ville à petit talon. De notre côté droit, le passage nous est devenu un calvaire. Une ruée d’hommes, de femmes, de jeunes et de moins jeunes, bien fringués ou chichement drapés se bousculant pour jeter un coup d’œil sur les poissons étalés au bonheur des friands de ce don de la mer. La mer de chez nous, qui s’étend sur près de 1300 km de côtes très poissonneuses. Les prix ne sont pas alléchants. Ça vole très haut et pourtant c’est ici qu’on trouve le moins cher. Le kg de sole dépasse ainsi les dix dinars. Pour le thon, le kg frise les cinq. Le mérou, son prix est imaginaire. Les chevrettes, toutes minuscules, à cinq dinars neuf cent quatre-vingt millimes le kg. Le rouget et les autres, leur prix à ne pas commenter. Seule la sardine est fixée à même pas deux dinars les mille grammes. Ici, on expose d’autres crustacés dont on ne sait quelle date, sans glace ni glaçons. Un kg par-ci et un autre par là et apparemment on liquide tout vite ici. Les vendeurs ont l’art d’attirer la clientèle comme un aimant. Pour ce, les patrons embauchent des jeunes qui ont de la magie de vous servir et surtout de la voix pour vanter le produit.
La rue nous conduit à d’autres commerces. A côté de cette série de poissonniers, il y a un marchand, pas comme les autres. Il vend du maquillage, parfum, shampooing, brosses à cheveux, à dents, des déodorants. Le tout est importé, d’après les flacons. Les filles de vingt ans et tout autour constituent sa clientèle favorite. «Ça n’a rien à voir avec Moncef Bey ou la Médina. C’est beaucoup moins cher. Même les gens qui profitent des promotions dans les hypermarchés de Carrefour nous envient pour nos trouvailles», nous dit une certaine Monia. Qui tient entre ses doigts effilés une bouteille de manicure de couleur nacre, très à la mode. On se bouscule encore, côte à côte et coude à coude. Les uns se trébuchent parfois avec leur couffin au passage d’une brouette d’une livraison quelconque. Et à vos risques et périls. Vos vêtements peuvent changer de couleurs à tout moment.

La Place d’Ali Baba
Puis on respire, nous sommes enfin dans la grande place de Sidi El Béchir et de sa baraka sans limites. On vient de déraciner la fontaine et de la remplacer par une aire piétonne. Franchement le problème éternel de la circulation n’a pas été résolu. C’es l’enfer d’être motorisé. Au coin, on vend du pain.Du pain chaud et l’odeur nous prend la tête. Il faut dire, quand on jeûne, notre odorat devient de plus en plus développé. A côté de ce boulanger sur le «trottoir», une petite fille qui vend du pain tabouna, un délice. Son voisin, un garçon de près de dix ans vend des hlalem, pois-chiches trempés et autres. Il a investi un petit espace à côté d’une dame courbée sur au moins huit décennies. Elle propose des bottes de persil, d’ail, de la verveine et de la menthe à des prix très doux.
Nous enjambons un petit cours d’eau qui ruisselle noirâtre, dégageant une odeur répugnante et nous sommes en face d’un monsieur. Il a la cinquantaine et bavard. Très bavard et ne mâchant pas ses mots. Il offre des makroudhs, kaâk, zlabia, mkharek… Deux femmes voilées ont acheté un kg de chaque. D’après leurs discussions, elles préparent la circoncision du petit Ali le vendredi. A un pas, un boucher. Il affiche sa «viande». Du bœuf, du merguez, du foie, et même du poulet. Les prix sont plus bas qu’ailleurs. ce qui explique la présence de la grande foule. On traverse l’avenue. A côté de la mosquée, quelques barbus encensent les airs et vendent de petits livres de Coran. Il y a affluence. Le poste de Police mitoyen ne chôme apparemment pas. La fourrière d’à côté aussi. La municipalité tire bien profit ces temps-ci de tous ces distraits. Légumes et fruits s’entassent à des prix incroyables. Incroyablement vrai et au lieu d’acheter un kg, vous êtes bien partis pour en réclamer au moins cinq. Ramadan chez nous n’affectionne pas les mots modestie ou modération. Il est dix-sept heures et quelques, on se presse le pas. Il se fait même tard. Mais au passage, nous ne pouvons pas ne pas jeter un regard sur la friperie qui fait la réputation du coin. On rentre chez soi toujours avec un petit quelque chose d’utile, à laver et javeliser avant-même de mettre sur feu doux notre manger. Qui fera le bonheur de notre ventre. Mais aussi du regard. C’est très appétissant sans aucun doute.

Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com