Le chameau ne voit pas sa bosse





J’ai eu l’occasion de remémorer, ces derniers jours, un vieux diction à la peau dure, “Le chameau ne voit pas sa bosse”.
J’étais assis devant la télévision quand apparut à l’image le président Jacques Chirac. Il affirmait sur ce ton sérieux dont il a l’art et le secret qu’une nation qui refuse de reconnaître ses erreurs, les dommages qu’elle a pu faire subir à d’autres peuples ou nations ne peut pas grandir. Il insistait sur le fait que la grandeur des nations exige la reconnaissance de torts faits aux autres.
Ayant suivi quelques études en France et m’étant frotté un tant soit peu à la pensée cartésienne aussi bien sur les bancs de l’université française que dans différents secteurs d’activité et de recherche, je ne pouvais qu’admettre le bien fondé des propos de M. Chirac.
La France bénéficie toujours dans ma démarche politique et intellectuelle d’un préjugé favorable. J’y ai grandi, j’y ai fait la majeure partie de mes études supérieures; j’en garde le meilleur souvenir et je ne manque aucune occasion d’y revenir chaque fois que mon devoir familial ou professionnel m’y appelle. La France de la culture, de la civilisation des lumières exerce sur moi une séduction particulière.
Ceci dit, je n’ai pu m’empêcher de froncer les sourcils à l’écoute du discours présidentiel à Erevan. Il y sermonnait la Turquie sur son hésitation à reconnaître le génocide arménien et lui conseillait d’avancer courageusement vers cette attitude positive pour grandir en tant que nation. Il y laissait entendre que cela lui faciliterait les voies d’accès vers l’Europe.
Je me suis dit “il a raison mais il est très mal placé pour lancer de tels appels”, car la France coloniale qui a occupé une bonne partie des terres de notre planète n’est pas une nation au-dessus de tous soupçons ! Peut-être faudrait-il établir un tableau général de ses méfaits humains, économiques, écologiques, politiques et autres s’il en est. Peut être faudrait-il rappeler que certaines régions du monde sont encore sous occupation française même si l’on s’évertue côté français à démontrer combien leurs populations s’identifient à la France et exigent d’elle leur intégration rapide à ses territoires.
Il ne faut pas avoir fait la Sorbonne pour démonter les mécanismes qui créent ces situations.
D’autres part, il m’arrive sans cesse d’être confronté aux conséquences infinies de certaines interventions de la France dans la vie des nations, et tout particulièrement de la nation arabe, aussi bien au Machrek qu’au Maghreb.
Droit de tutelle ou de colonisation aidant, la vie des peuples a souvent été dévoyée comme on sort une rivière de son lit, de son cours ordinaire sous prétexte de pacification, d’introduction de la civilisation.
Tout cela pour des “bienfaits” incontestables, mais des bienfaits payés “cash” en transfert de fortunes, en vie humaine sur les fronts mondiaux ou la “mère patrie” était engagée.
Il y a peu de temps, un débat vite étouffé, avait opposé l’Etat algérien à l’Etat français sur la nécessité pour la France de reconnaître les torts commis par elle en Algérie, sur le génocide français en Algérie comme n’ont pas hésité à le nommer certains analystes et historiens. La France bien pensante a refusé le débat.
Les réflexes nationalistes toujours prompts à se manifester ont submergé la culture cartésienne malgré les voix justes qui se sont élevées.
La France, une nation déjà grande, déjà membre de l’Union européenne et historiquement patrie des droits de l’homme n’aurait-elle rien à se reprocher? N’y a-t-il vraiment rien qu’on puisse lui reprocher?
La France, bonne conseillère n’aurait-elle rien sur la conscience? Ou bien la conscience ne serait au bout du compte qu’un cours que l’on dispense à ses étudiants, qu’une notion que l’on traite ou maltraite selon son habileté dans des livres ou sur les colonnes de la presse libre?
Et nous alors? Nous qui avons étés ses colonisés avant de devenir ses mourides, ses étudiants, les admirateurs invétérés des valeurs universelles nées sur son sol et qui constituent aujourd’hui encore la revendication essentielle des peuples du monde; nous qui avons survécu aux ratissage, aux exactions, aux bavures au Cap-Bon au Sahel, à Gafsa; nous qui avons échappé aux bombardements de Sakiet Sidi Youssef, de Remada, qui avons filé entre les doigts de la mort lors de la bataille de Bizerte; nous qui avons fait face avec les moyens de fortune après les massacres de Casablanca les 7 et 8 décembre 1952 au lendemain de l’assassinat du leader syndical et nationaliste Farhat Hached; nous qui avons compris après Sétif, Guelma, et Kharrat le 8 mai 1945, le jour même de l’armistice à l’issue de la seconde guerre mondiale, qu’il n’y avait aucune autre issue contre le colonialisme français sinon la luttée armée, devons-nous nous contenter des aménagements superficiels du discours colonial que nous propose de temps en temps les porte-paroles d’une nation avec laquelle tout pourrait nous rapprocher sauf notre refus de subir la moindre atteinte à notre souveraineté, à notre histoire, à la culture millénaire qui a moulé la mentalité d’ouverture et de dialogue de nos peuples et de nos élites.
Peut-on parler de tourner la page, d’avancer ensemble lorsque des peuples entiers comme c’est le cas en Algérie, en Syrie, à Madagascar et j’en passe et pas des moindres, attendent toujours depuis plus d’un demi siècle, les excuses de la France?
Il ne s’agit pas de remuer le couteau dans la plaie mais bien au contraire de panser les blessures demeurées béantes. C’est ainsi et ainsi seulement que la France, assumant son passé, tout son passé, peut grandir davantage, comme une nation libérée du fardeau de ses complexes, des sentiments de culpabilité enfouis dans sa mémoire.
Seule cette France-là a des chances d’être écoutée sur le dossier arménien et sur d’autres dossiers douloureux qui ont ensanglanté l’histoire de l’humanité et bouché bien des voie au plan des relations internationales.
A mon humble avis la France devrait montrer le chemin de la repentance et non s’empêtrer dans des dédales du sermon moralisateur.
On est plus grand par les faits que par les discours.

Chebbi Moncef
Membre de la Chambre des Conseillers
Membre du BP de l’UDU




Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com