Document Comment le Hezbollah a-t-il vaincu Israël ?





Ecrivant cinq années après les attentats du 11 septembre 2001, l’expert militaire états-unien Anthony Cordesman a publié un rapport sur le conflit entre le Hezbollah et Israël. Ce rapport, intitulé « Preliminary Lessons of the Israeli-Hezbollah War», a suscité un intense intérêt au Pentagone, où il a été étudié par les stratèges de l’état-major uni des trois armées.

Au lendemain du conflit, le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah a reconnu que la réplique militaire d’Israël à l’enlèvement de deux de ses soldats et à la perte de huit autres, le 12 juillet au matin – précisément, à 9 heures 4 minutes – a surpris la direction du Hezbollah.
Ce commentaire de Nasrallah mit fin à des rumeurs journalistiques selon lesquelles le Hezbollah aurait délibérément provoqué une guerre avec Israël et que ces enlèvement auraient fait partie d’un plan approuvé conjointement par le Hezbollah et l’Iran.
Il n’est pas exact non plus, comme cela a été dit au début du conflit, que le Hezbollah ait coordonné son action avec celle du Hamas. Le Hamas a été pris par surprise par les enlèvements, et même si le leadership du Hamas a défendu l’action du Hezbollah, il est facile de subodorer, avec un peu d’intuition, qu’elle n’a pas dû vraiment lui plaire.
(…) Bien que surpris par la réplique israélienne, les combattants du Hezbollah au Sud-Liban ont été placés en état d’alerte maximale durant les minutes qui ont suivi les enlèvements et des commandants de l’arsenal ont été mis en alerte par leurs supérieurs. Les défenses du Hezbollah, particulièrement robustes et encore renforcées étaient le résultat de six années de travaux acharnés, entrepris dès le retrait israélien de la région, en 2000. Beaucoup des bunkers de commandement dessinés et construits par les ingénieurs du génie du Hezbollah étaient fortifiés, et certains d’entre eux disposaient même d’une installation d’air conditionné.
Le creusement des dépôts d’armes, au cours des années précédentes, s’était accompagné d’un programme d’installation de leurres, certains bunkers étant construits à l’air libre, à la vue des observations des drones israéliens et au vu et au su de civils libanais fortement liés aux Israéliens. A de rares exceptions près, ces bunkers étaient des leurres. La construction des véritables bunkers se poursuivait, sur ces entrefaites, dans des zones interdites à la population libanaise. Les bunkers de commandement et d’entreposage d’armes les plus importants étaient creusés à l’intérieur des collines rocheuses du Liban, à un profondeur atteignant jusqu’à quarante mètres. Près de 600 bunkers d’entreposage d’armes et de munitions furent ainsi creusés en des positions stratégiques au Sud de la rivière Litani.
(…) Selon un responsable états-unien qui a suivi la guerre de très près, l’offensive de l’aviation israélienne n’a détruit, « tout au plus, que 7 %» des ressources militaires dont les combattants du Hezbollah disposaient durant les trois premiers jours de combats, ajoutant qu’à son avis, les attaques aériennes israéliennes contre les dirigeants du Hezbollah étaient «absolument futiles».
Contrairement aux responsables de l’armée israélienne, annonçant tant en privé que publiquement le succès de son offensive, ses hauts commandants recommandaient au Premier ministre Ehud Olmert de donner le feu vert à une intensification des raids aériens contre des caches potentielles du Hezbollah, dans des zones cibles marginales, à la fin de la première semaine des bombardements. Olmert approuva ces attaques, bien qu’il sût pertinemment qu’en présentant une telle requête, ses hauts officiers n’avaient fait que reconnaître que leurs évaluations initiales des dommages infligés au Hezbollah avaient été manifestement exagérément optimistes.
L’«extension des cibles visées» n’a cessé de connaître une escalade tout au long du conflit ; frustrés par leur incapacité à identifier et détruire les principaux atouts militaires du Hezbollah, l’aviation israélienne entreprit de se venger en s’en prenant aux écoles, aux centres communautaires et aux mosquées – croyant que leur incapacité à identifier et à frapper d’interdit les bunkers du Hezbollah était la conséquence d’une volonté délibérée du Hezbollah de dissimuler ses principaux atouts stratégiques à l’intérieur des concentrations de civils.
(…) la capacité du Hezbollah à faire respecter un cessez-le-feu signifiait que l’objectif consistant, pour Israël, à couper les combattants du Hezbollah de leur structure de commandement (considéré comme une nécessité absolue par les armées modernes menant une guerre sur un champ de bataille high tech) n’avait pas été atteint. Les hauts commandants de l’armée israélienne ne purent en tirer qu’une seule conclusion : ses renseignements antérieurs à la guerre sur les atouts stratégiques du Hezbollah étaient fâcheusement incomplets, voire mortellement erronés.
(…) La décision prise par Israël de lancer une offensive terrestre afin d’accomplir ce que son aviation avait été incapable de réaliser a été prise de manière hésitante et hasardeuse. Tandis que des unités de l’armée israélienne opérait des percées à l’intérieur du territoire du Sud Liban, durant la deuxième semaine de la guerre, le commandement demeurait indécis sur la question de savoir quand et où – et même si – il devait déployer ses unités terrestres.
Pour partie, le degré d’indécision de l’armée quant à la question de savoir où ?, quand ? et si ? elle devait déployer ses principales unités terrestres dépendait des affirmations de victoire de l’aviation. L’aviation israélienne continuait en effet à clamer qu’elle allait réussir, depuis les airs – seulement une journée de plus… et puis encore une autre… Cette indécision s’est reflétée dans l’incertitude occidentale quand à la question de savoir quand une campagne terrestre allait avoir lieu – voire même s’il allait en être question.
De hauts responsables israéliens continuaient à dire à leurs contacts dans la presse que le timing d’une offensive terrestre était rigoureusement gardé secret, alors qu’en réalité, ils ne le connaissaient pas eux-mêmes… L’hésitation était aussi la conséquence de l’expérience acquise par de petites unités de l’armée israélienne, qui avaient d’ores et déjà pénétré en territoire libanais. Des unités spéciales de l’armée israélienne opérant au Sud Liban rapportaient à leurs commandants que, dès le 18 juillet, des unités du Hezbollah se battaient avec ténacité pour conserver leurs positions sur la première ligne de fortifications dominant Israël depuis le haut d’une falaise.
C’est à ce moment-là que le Premier ministre Ehud Olmert prit une décision politique : il allait déployer toute la puissance de l’armée israélienne afin de battre le Hezbollah, au moment même où ses conseillers directs signifiaient qu’Israël était prêt à accepter un cessez-le-feu et le déploiement de forces internationales… Olmert était déterminé à ce qu’Israël ne mette pas les pouces : Israël accepterait le déploiement d’une force de l’Onu, mais seulement en dernier recours.
(…) La tactique du Hezbollah n’était pas sans rappeler celle de l’armée nord-vietnamienne durant les premiers jours du conflit vietnamien – époque où les commandants de l’armée nord-vietnamienne dirent à leurs hommes qu’ils devaient « éviter les bombes », puis se battre contre les Américains au cours d’engagements menés par de petites unités. «Vous devez les attraper par la boucle de leur ceinture», avait dit un commandant vietnamien afin de faire comprendre en quoi consistait cette tactique.
Le 24 juillet, un signe supplémentaire, au cas où il en aurait été besoin, de son échec annoncé au Liban, Israël déploya ses premiers milliers de bombes à sous-munitions contre ce qu’il qualifia d’ «emplacements du Hezbollah» au Sud Liban. Les bombes à sous-munitions sont un moyen de combat efficace – même s’il est particulièrement cruel – et les pays qui en utilisent, dont tous les pays membres de l’Otan (ainsi que la Russie et la Chine) ont toujours refusé de parapher un accord international en interdisant l’utilisation.
Le 26 juillet, des responsables de l’armée israélienne concédaient que les vingt-quatre heures précédentes de leur tentative de conquérir Bint Jbeil avaient été «la journée la plus difficile de tous les combats livrés par les nôtres au Sud Liban». Après avoir échoué à arracher la ville au Hezbollah dans la matinée, des commandants de l’armée israélienne ont décidé d’envoyer leur formation d’élite : la Brigade Golani. A deux heures de l’après-midi, neuf soldats de cette brigade avaient été tués et vingt-deux autres, blessés. Tard dans l’après-midi, l’armée israélienne a déployé une autre brigade d’élite, celle des Parachutistes, à Maroun al-Ras, où les combats avec des éléments de la Brigade Nasr se poursuivaient pour la troisième journée consécutive.
Le 27, afin de répondre à l’échec de ses unités à s’emparer de ces villes, le gouvernement israélien donna son accord pour la mobilisation de trois divisions supplémentaires de réservistes – soit un total de 15 000 hommes. Le 28, toutefois, l’ampleur de l’échec de l’armée israélienne, dans ses vaines tentatives de mettre un terme aux attaques du Hezbollah au moyen de roquettes tirées sur Israël, commença à devenir patente. Ce jour-là, le Hezbollah eut recours à un nouveau type de roquette, la Khaibar-1, qui frappa la ville portuaire d’Afula.
(…) Le Hezbollah a tiré quelque 4 000 roquettes contre Israël (un chiffre plus précis, bien qu’incertain, circule : 4 180 roquettes tirées), ce qui a «réduit» son stock à environ 14 000 roquettes – ce qui lui aurait permis de poursuivre la guerre durant au moins encore trois mois.
De surcroît, et de manière encore plus significative, les combattants du Hezbollah ont apporté la démonstration qu’ils étaient dévoués et disciplinés. En utilisant leurs atouts en matière de renseignement pour clouer sur place les incursions de l’infanterie israélienne, ils ont prouvé qu’ils étaient les égaux des combattants des meilleurs unités israéliennes. Dans certains cas, des unités israéliennes ont été vaincues sur le champ de bataille, et contraintes à des retraits soudains ou contraints à recourir à une couverture aérienne pour sauver certains de leurs éléments d’un débordement inéluctable. Même vers la fin de la guerre, le 9 août, l’armée israélienne a annoncé que quinze de ses réservistes avaient été tués, et quarante blessés, au cours de combats dans les villages de Marjayoun, Khiam et Kila – ce qui représente un taux étonnamment élevé de mortalité pour une parcelle marginale de biens immobiliers.
La robuste défense du Hezbollah infligeait également un lourd tribu aux blindés israéliens. Israël ayant finalement accepté un cessez-le-feu et commencé à se retirer de la zone frontalière, il abandonna derrière lui sur le terrain quarante véhicules blindés, presque tous détruits par des missiles anti-tanks AT-3 « Sagger », utilisés avec une grande expertise – il s’agit du nom utilisé par l’Otan pour désigner un missile de fabrication russe, lancé depuis un véhicule ou portable, guidé par fil, le 9M14 Malyutka de deuxième génération (Malyutka signifiant «Petit Bébé»…)
L’indice le plus éloquent de l’échec militaire israélien est sans aucun doute le bilan des morts et des blessés. Israël affirme aujourd’hui avoir tué de 400 à 500 combattants du Hezbollah, ses propres pertes étant très inférieures. Mais un décompte plus précis montre que les pertes étaient sensiblement comparables du côté israélien et du côté hizbollahi. Il est impossible, pour des Chiites (et donc, pour le Hezbollah), de ne pas autoriser à ce que ses martyrs soient enterrés de manière digne, donc, du côté chiite, il est facile de connaître le bilan des pertes : il suffit de compter les funérailles. Moins de 180 enterrements de combattants du Hezbollah tués ont été relevés – cela correspond pratiquement au nombre de tués du côté israélien. Ce nombre doit être révisé à la hausse (mais très faiblement, ndt) : nos informations les plus récentes en provenance du Liban indiquent que le nombre des enterrements de martyrs chiites [du Hezbollah] au Sud Liban s’établit aujourd’hui très précisément à 184.
Mais quelle que soit la méthode d’évaluation – soit le décompte des roquettes, des véhicules blindés ou des morts et des blessés – le combat du Hezbollah contre Israël ne saurait être qualifié autrement que de victoire décisive, tant militairement que politiquement. Même s’il en allait autrement (ce qui n’est, à l’évidence, pas le cas), l’impact global de la guerre du Hezbollah contre Israël, sur une période de 34 jours, en juillet et en août, a causé un séisme politique dans l’ensemble de la région.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com