Les jeunes et les dérives langagières : Contagion et manque d’encadrement à l’index





Pour s’exprimer, les jeunes gens ont un jargon bien à eux mais s’adonnent volontiers à des dérives d’ordre verbal. Le langage des jeunes semble émaner d’un glossaire, le moins qu’on puisse dire, inconvenant. Pourquoi ? Les jeunes s’expliquent.


Tunis-Le Quotidien
Lorsqu’on passe à côté d’une bande de jeunes, on a une chance sur quatre de ne pas entendre un mot déplacé. Lorsqu’ils parlent, ils ponctuent chaque phrase de mots grossiers… Le parler des jeunes s’est fâcheusement transformé englobant un ensemble de mots dissonants provenant de l’argot, du français, de l’anglais et autres langues. Un langage émaillé de termes bizarres, très familiers, voire vulgaires. De « l’inoujidable » au « téfréquenti » en passant par le fameux «mouch normal», la transformation de la langue nous donne un aperçu sur le profil et l’identité des jeunes gens. Toutefois, bon nombre d’entre eux continuent à avoir une conduite irréprochable et respectent les normes conventionnelles de la communication. Leur langage est dénué de toute forme de vulgarité et de discordance. Mais beaucoup de jeunes, malheureusement, glissent également dans des dérives langagières. Certains condamnent, dans ce cadre, la famille. Ils pensent qu’un jeune adopte toujours un comportement qui reflète l’image de ses parents et de l’éducation qu’il a reçue. S’il y a hic, c’est à la source qu’il faut en vouloir : la famille. D’autres, pensent que la société tout entière est coupable. Les jeunes peuvent avoir une éducation sans défaillance mais sont également «réceptifs» à de mauvaises habitudes lorsqu’ils sont en société. D’autant plus que certains mots familiers sont repris par les spots publicitaires et existent sur tous les supports médiatiques comme s’ils étaient une norme appartenant à notre culture et à notre civilisation. Et entre les uns et les autres, certains pensent que les jeunes sont les seuls à blâmer dans la mesure où chacun est responsable de ses actes et de son comportement et de son vocabulaire…
Ahmed, élève de 17 ans, ne nie pas le fait de commettre quelques dérapages langagiers de temps à autre. Toutefois, le jeune homme trouve injuste que les jeunes gens soient les seuls à être blâmés dans cette affaire. «Je reconnais être parfois l’auteur de quelques dérives langagières. Il est vrai que je prononce quelques mots déplacés et qu’il m’arrive de ne pas respecter les normes de la communication. Mais il faut aussi que l’on regarde bien autour de nous pour comprendre les origines de la propagation d’un tel phénomène. Une jeune personne n’apprend généralement pas ce genre de lexique. Les parents nous ont bien appris de ne pas parler à haute voix, de respecter un interlocuteur, de ne pas parler la bouche pleine, de ne jamais prononcer des mots injurieux et grossiers et de maintenir un discours poli et convenable surtout avec les personnes plus âgées. Donc la famille est d’emblée non responsable de ces dérives. Mais une fois à l’école, nous avons affaire à une multitude de personnes : les polis et les moins polis, les machos et les pudiques… Et puisque l’effet de contagion est très courant dans un milieu jeune, il est tout à fait normal que l’on soit influencé par ce nouveau milieu social auquel on appartient. Si nous n’adoptons pas le même comportement, nous allons être marginalisés ou encore considérés comme des hommes non « mâtures ». Entre deux maux, il faut toujours choisir le moindre, donc les gars préfèrent dire des grossièretés plutôt que d’être ridiculisés par les autres qui, il faut me croire, sont majoritaires ! Cela dit, je tiens à préciser que les jeunes ne sont pas les seuls ni les premiers à avoir instauré ce genre de langage. J’entends des personnes d’un certain âge dire des mots aussi inconvenants. Donc, les jeunes ne font que reproduire ce que d’autres sont en train de dire au su et au vu de tous», dit-il.
Aymen, 16 ans, soutient la même thèse. Le jeune homme trouve que les adultes sont les seuls à blâmer. «Un enfant naît innocent, il acquiert le langage et ce n’et pas un réflexe inné. C’est de son entourage qu’un enfant hérite ses normes, son comportement et ses principes. Le langage est l’une des choses que l’on acquiert au fur et à mesure que nous grandissons. Je ne pense pas que des parents puissent prononcer des mots déplacés, donc l’enfant n’apprend pas le langage démesuré chez ses géniteurs. C’est dans la rue que ce genre de choses est fréquent. Et étant donné que l’enfant est en plein processus de mimétisme, il va se mettre à reproduire à la lettre ce qu’il entend. C’est à la société toute entière que revient la responsabilité. D’ailleurs, si l’on y avait mis le holà dès le début, les choses ne se seraient pas autant aggravées. Hélas, la norme chez la gent masculine de nos jours et depuis quelques années est de ne pas être hostile à ce genre de propos. Si un homme, même s’il est jeune, refuse de parler de la sorte, tout son entourage le prendra pour un trouillard et non pas pour quelqu’un de poli, c’est triste mais c’est la vérité. Et c’est justement la raison pour laquelle le phénomène prend de l’ampleur», dit-il.
Inès, élève de 17 ans, n’accuse que les garçons. La jeune fille trouve injuste que l’on condamne les autres pour des comportements proprement juvéniles. «Je ne peux pas croire un seul instant qu’un adulte ayant un minimum de politesse soit capable de parler d’une manière aussi discourtoise et incivile. Les adultes sont d’ailleurs toujours hostiles à ce genre de comportement. Je voudrais d’ailleurs signaler que les filles ne disent pas des mots vulgaires, ou du moins la majeure partie d’entre elles. Pourtant, nous fréquentons les mêmes endroits et les mêmes personnes. Pourquoi les filles ne sont pas influencées par les dérives langagières ? Ne sommes-nous pas également en plein processus d’imitation ? Nous écoutons les mêmes atrocités, mais nous sommes bien conscientes que tout n’est pas bon à reproduire et arrivons à filtrer le bien du mal. Les filles savent que ce genre de propos ne convient pas. Elles font en sorte de ne pas suivre. Donc les garçons sont les seuls à commettre ces dérapages», dit-elle.
Khaoula, élève de 17 ans, dit qu’un nombre infime de filles ont des écarts de langage et trouve que ce phénomène concerne essentiellement la gent masculine. «Une minorité de filles peut prononcer quelques mots injurieux et grossiers et ce sont généralement des filles qui ont moult choses à se reprocher. Elles sont dans la majorité rejetées par les autres à cause de leur vulgarité, elles essayent donc de se faire admettre dans le club des garçons et agissent de la sorte pour prouver leur dévouement «à la cause masculine». Ce qui se traduit à travers un lexique outrancier. A mon sens, les garçons, la famille, l’entourage et la société toute entière sont responsables. Les mecs conçoivent cela comme un signe de virilité et la société, tout comme les parents, ont manqué à leurs devoirs d’encadrement. C’est la responsabilité de chacun d’entre nous, il faut que l’on arrête ce fléau. Si chaque personne qui agit de manière choquante est stoppée sur le champ et a droit à un réel sermon, plus personne n’osera parler de la sorte», dit-elle.

Abir CHEMLI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com