Colonisation et apartheid: L’eau, enjeu central de l’occupation de la Palestine





Comme dans toutes les régions arides, la question de l’eau est fondamentalement politique au Proche-Orient. Présente dès les premières implantations de colonies, elle est devenue un problème central en Palestine occupée et dans le Golan annexé, et témoigne de la politique discriminatoire de Tel-Aviv. Vitale, elle est au cœur de toute la stratégie militaire et colonisatrice israélienne.


Le Proche-Orient est une terre aride. Si l’on se limite aux trois régions où le problème de l’eau se pose avec le plus d’acuité, à savoir la Jordanie, Israël et les Territoires palestiniens, on constate que l’exploitation réelle des ressources, pour satisfaire  la demande actuelle, est très proche, voire supérieure à ce qui est effectivement disponible. Ainsi, en 1994, la consommation d’eau en Israël dépasse les 2 000 millions de mètres cubes/an alors que les ressources renouvelables n’excédent pas les 1 500 millions de mètres cube/an. En Jordanie, le déficit d’eau se monte en 1999 à 155 millions de mètres cube et les nappes phréatiques sont surpompées à 180 %. Le cas est encore plus net dans la Bande de Gaza qui exploite ses ressources renouvelables à 217 %, ce qui pose d’importants problèmes, tant pour la qualité de l’eau , que pour l’avenir.


 


La politique israélienne de l’eau


Dès 1936, Walter Clay Lowdermilk s’inspira des grands travaux, menés alors dans la Tennessee Valley aux Etats-Unis, pour proposer la mise en place d’une « Jordan Valley Authority » placée sous surveillance internationale. Cette idée fut reprise en grande partie par le plan Johnston pour la vallée du Jourdain, du nom d’un envoyé du Président américain Eisenhower, en vue de créer une autorité régionale en 1954-1955, fondée sur une coopération interétatique des Etats riverains du Jourdain, visant à allouer et gérer au mieux les ressources en eau.


Mais Israël en décida autrement. Sa loi sur l’eau de 1959 fait des ressources hydrauliques « une propriété publique (...) soumise au contrôle de l’Etat ». Le contenu légal, la valeur économique et sociale de la propriété foncière et des ressources qu’elle contient sont alors profondément modifiés. Cela initie un système qui empêche les Palestiniens de disposer librement de leurs ressources hydrauliques, instaurant une discrimination systématique. Mais la politique mise en œuvre depuis 1967 à Gaza et en Cisjordanie est d’un autre ordre de grandeur. Dès les premiers jours de l’invasion de la Cisjordanie et de Gaza en 1967, deux mesures sont prises :


1 - interdiction de toute nouvelle infrastructure hydraulique, forages et puits sans autorisation,


2 - confiscation des ressources en eau qui sont déclarées propriétés d’Etat conformément à cette loi israélienne sur l’eau de 1959 qui a nationalisé la ressource.


Pour y appliquer sa loi sur l’eau, Israël use à outrance de décrets militaires. Le domaine principal de discrimination est celui des entraves imposées aux forages des puits. 350 puits palestiniens fonctionnent actuellement en Cisjordanie, 23 d’entre eux, représentant 6,5 % de tous les puits, ont été forés depuis le début de l’occupation, au profit exclusif des colonies de peuplement. Le droit de creuser de nouveaux puits nécessite un permis, délivré à la discrétion des autorités israéliennes. Depuis 1975, des quotas sont imposés et leur dépassement entraîne de lourdes amendes. Ils n’ont été augmentés que quatre fois... La quantité d’eau disponible pour les agriculteurs de Cisjordanie est gelée depuis 1967: le plafond est fixé à 90-100 millions de mètres cubes par an pour 400 villages. Inversement, la quantité d’eau allouée aux colonies juives a augmenté de 100% au cours des années 1980.


 


Utilisation de la « loi des absents »


Sous des prétextes sécuritaires, la « loi des absents » est renforcée par la proclamation de « zones ou régions spéciales ». Conformément à l’ordonnance militaire sur la « propriété abandonnée », Israël prend possession de ces terres, expropriant de cette façon un nombre inconnu de puits qui étaient utilisés par les Palestiniens ayant subi l’exode de 1948 et depuis considérés comme « absents ». De même, la législation israélienne soumet certaines régions de Cisjordanie à des réglementations renforcées : « régions soumises à rationnement », « districts de drainage », «régions de sécurité militaire ». C’est le cas d’une bande de terre le long du Jourdain, déclarée « zone militaire », que les Palestiniens utilisaient à des fins d’irrigation. Ces mesures limitent davantage encore l’accès des Palestiniens à l’eau, laquelle est achetée au prix fort - celui de l’eau potable - par les agriculteurs palestiniens pour les besoins de l’irrigation.


Avant 1967, cette pratique était inconnue des populations palestiniennes : pour la Cisjordanie, les autorisations concernant l’utilisation des eaux étaient généralement accordées par l’autorité jordanienne. Dans la Bande de Gaza, aucun système de permis n’existait avant 1967 et l’utilisation de l’eau relevait du droit coutumier. Ainsi, par les ordonnances militaires n° 450 et 451 de 1971, le droit d’octroyer des licences d’utilisation de l’eau, prérogative du Directeur du cadastre jordanien, a été transféré aux autorités israéliennes.  Israël a reconnu sa politique de limitation de nouveaux permis pour les Palestiniens sous les prétextes d’économie d’eau et d’amélioration des méthodes d’irrigation permettant une productivité accrue de l’agriculture locale…!



Inégalité d’accès et de prix


Mais il ne suffit pas que la ressource existe, encore faut-il y avoir accès et les couvre-feux et blocus continuels conduisent à des situations dramatiques. Les destructions de réseaux et réservoirs obligent à faire venir l’eau en camions-citernes, renchérissant son prix qui peut atteindre jusqu’à 40 NIS/mètre cube (plus de 8 euros), soit près de 10 fois plus que le prix initialement demandé par la municipalité. Dans les Territoires Occupés Palestiniens de 1967, les réseaux étant fréquemment sous le contrôle direct des colons, ceux-ci ferment les vannes de distribution des antennes en direction des villages palestiniens quand bon leur semble.


Si les israéliens bénéficient de l’eau courante toute l’année, les Palestiniens sont victimes de coupures arbitraires, en particulier pendant l’été. Quant au prix payé par un consommateur palestinien, il est en principe le même qu’un Israélien, alors que le PIB est 20 fois plus élevé en Israël qu’en Cisjordanie. En réalité l’eau est fortement subventionnée pour les colonies juives alors qu’un Palestinien doit payer 4 fois plus cher qu’un colon pour y accéder. Ainsi une famille palestinienne peut dépenser plusieurs centaines de shekels/mois, alors que ses revenus n’excèdent pas 1500 NIS mensuels.


Dans de telles conditions, l’Autorité palestinienne de l’Eau, qui a été créée par Oslo 1, faisait pâle figure avant d’être annulée par Oslo 2, puisque c’est Israël seul qui gère les flux. Elle servait surtout de bouc- émissaire face au mécontentement des populations palestiniennes, et elle a perdu sa raison d’être avec la destruction systématique des infrastructures (les cuves) et l’impossibilité de contrôler la pollution.


 


Aggravation de la situation


Depuis la deuxième Intifada, la situation s’est encore dégradée, puisque l’armée israélienne et les colons attaquent de manière presque systématique les puits, empêchent les Palestiniens d’accéder à l’eau et à terme essaient de les pousser à partir. De ce fait, le coût de l’achat de tanks d’eau a considérablement augmenté, passant de 3 $ par mètre cube à 7 $. Les hélicoptères israéliens bombardent les tanks sur les toits des maisons ainsi que les puits importants comme ce fut le cas à Rafah.


L’eau des aquifères de Cisjordanie est revendiquée par les Palestiniens, qui soulignent qu’Israël exploite par ses puits profonds et à 80-90 % des nappes qui devraient leur revenir, car elles sont situées sous les collines de Cisjordanie. Ils estiment de plus que l’Etat israélien a violé la Convention de Genève (stipulant le statu quo des sols de Territoires occupés) en creusant des puits pour ses propres implantations, tandis qu’il gelait l’exploitation palestinienne de l’eau. Par ailleurs ces puits auraient asséché ceux moins profonds de villages traditionnels.


Pour Gaza, le problème provient des puits creusés dans la nappe phréatique. Selon l’Autorité palestinienne, les Israéliens ont pompé dans les nappes aux abords immédiats de la Bande de Gaza, causant ainsi la forte salinisation actuelle des puits


Ajoutons que 31 % des communautés palestiniennes ne sont pas raccordées : dépendant du Mékorot, qui fait ce qu’il veut, elles se retrouvent souvent non alimentées, soit du fait de camions citernes bloqués aux check points, soit parce que l’eau est saumâtre comme à Gaza et sur l’aquifère oriental en Cisjordanie.


 


Le vrai rôle du Mur


C’est au nom d’une prétendue - et illusoire - sécurité que les gouvernements israéliens successifs ont refusé d’appliquer les résolutions de l’ONU leur intimant l’ordre de revenir aux frontières de 1967 - dite la «ligne verte »-, et en particulier de rendre à la Syrie les hauteurs du Golan. En réalité, la politique des « faits accomplis », guidée par la volonté connue de conquête territoriale d’Israël (le rêve du « Grand Israël biblique » de certains dirigeants israéliens), a surtout pour objectif de mettre la main sur 90 % des ressources en eau de la région, ce qui devrait être effectif quand le Mur sera terminé. Cette politique, planifiée pour chasser les Palestiniens de Cisjordanie par le tarissement de l’accès à leurs propres ressources en eau, est escomptée passer à travers les gouttes d’une réprobation internationale…


Qu’on en juge sur le terrain : le tracé du Mur suit une logique délibérée : maximum de terres, minimum de population, en vue de l’annexion et de l’expansion future des colonies. Le tracé de ce dernier suit soigneusement les principales colonies, mais est aussi calé sur la mainmise des meilleures terres et sur la récupération optimale des accès à l’eau. Séparer les puits des terres conduit d’abord à assécher ces dernières, à la perte des investissements et des récoltes, puis à l’abandon et donc à la récupération par Israël au titre de la « loi » sur les « terrains non cultivés ».


Un rapport de l’ONU indique qu’entre la signature des accords d’Oslo en 1993 et 1999, 780 puits fournissant de l’eau à usage domestique et pour l’irrigation ont été détruits. Quant aux secteurs, où malgré tout, subsistent quelques productions, comme les serres à Qalqiliya, la fermeture des voies de communication rend impossible toute commercialisation.


L’enfermement concentrationnaire, déjà effectif à Gaza depuis plus de 10 ans, s’accélère aujourd’hui avec la construction du Mur en Cisjordanie.


Il est inacceptable qu’Israël puisse accaparer la presque totalité des ressources hydrauliques de la région au profit exclusif de ses ressortissants - minoritaires en nombre. Le fait incontournable que ces ressources soient insuffisantes pour permettre une utilisation de l’eau semblable à celle des pays tempérés, devrait au contraire inciter à la recherche de modus vivendi des peuples de la région. Or, Israël refuse à ce jour toute (re)négociation sur ce sujet, tant avec l’Autorité palestinienne qu’avec ses voisins, comme le prouve sa politique au sud-Liban et au Golan.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com