Entre le purgatoire européen et l’enfer moyen-oriental : La Turquie à la croisée des chemins






Ca sent le roussi, ces derniers temps, à la frontière orientale de la Turquie. Le sempiternel problème kurde. Cependant que sur ses rivages occidentaux, elle tente de déverrouiller l’accès à l’Union européenne. Bref, le pays rame entre le purgatoire européen et l’enfer moyen-oriental.


 


Il y a quelques semaines, Barzani, le président du Kurdistan irakien déclenchait un tollé général en Turquie. Il menaçait en effet Ankara d’entreprendre des opérations de guérilla en pleine Anatolie orientale. Les termes de la déclaration étaient forts. Assez forts pour ne pas susciter quelques émois dans certaines chancelleries de ce chaudron inextinguible qui est le Moyen-Orient.


En fait les propos du leader kurde sont venus en riposte à des menaces turques non moins virulentes. On avait lu entre les lignes de ces menaces que la Turquie se réservait le droit d’intervenir sans la moindre hésitation dans le cœur même de la province kurde de l’Irak. Sans hésitation et même, peut-être, sans en aviser personne. Même pas Washington qui est à la fois son allié traditionnel et le défenseur de la cause kurde.


Le pire était donc à prévoir. Ces derniers jours, les événements sur le terrain ne se sont pas fait faute de confirmer le présage. L’artillerie turque a en effet bombardé, samedi dernier, pendant près d’une heure la province de Dohouk, causant des dégâts importants et semant la panique dans la population de la région. Un grand coup de semonce à l’adresse de ceux qui soutiennent le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Et aussi un signal fort sur la détermination d’Ankara à poursuivre les guérilleros du PKK dans les profondeurs du territoire irakien.


Scénario classique et rabâché depuis les années classiques, me diriez-vous ? Certes ! Mais, cette fois-ci, la poussée de fièvre risque d’être plus brûlante que les précédentes. Une danse sur un volcan, sur un abîme ! D’autant que dans la zone frontalière, qui chevauche les deux régions, quelque 1500 soldats turcs bivouaquent en vue d’avancer plus avant en territoire irakien.


Mais, au fait, pourquoi aujourd’hui ce relent de catastrophe dans l’air ? Pourquoi ce branle-bas de pré-guerre ? Tout est parti cette fois-ci, de l’imminence d’une échéance que la Turquie redoute au plus haut point. Cela se résume en un mot : le référendum programmé par la nouvelle constitution irakienne, sur le statut de la ville de Kirkouk. Un référendum qui peut donner lieu à un bouleversement des données géo-stratégiques, économiques et démographiques de la région.


Kirkouk, on le savait depuis Alexandre le Grand, est une cité cousue d’or. D’or noir, ce nerf de l’économie moderne. Des crevasses du sol suintent à fleur de peau des filets du précieux liquide qui constituent, depuis des temps immémoriaux, une composante du quotidien des gens du coin.


Imaginez une emprise totale des Kurdes irakiens sur Kirkouk ! Cela signifiera, on ne peut clairement, l’émergence d’ambitions nouvelles chez les responsables du Kurdistan irakien, forts de cette manne pétrolière. Leur montagne natale ne suffirait plus à assouvir leur soif d’espace et leur désir naissant de puissance. Et ce serait alors le point de départ d’un processus de regroupement des provinces kurdes d’Iran, de Syrie, et surtout, là où ils sont les plus nombreux, de Turquie en un pays avec lequel il faudra compter. Un pays, surtout qui mordra fatalement sur les pays voisins.


 


La démographie en lice


Imaginez aussi que, prenant les devants, les Kurdes irakiens, sous l’impulsion du bouillant Barzani et avec l’accord tacite de Talabani, président de l’Irak, affluent des hauteurs pour venu modifier la carte démographique de la ville et faire place nette en faveur de leur ethnie aux dépens d’autres groupes fortement enracinés. Des Arabes, des Assyriens et des Turcomans complètent en effet la mosaïque de la population de la ville. Et qui dit Turcomans dit automatiquement Turquie, la nation-mère.


La question kurde constitue avec la question chypriote la grande épine dans le pied de l’ancienne Asie mineure. Mais ce scénario kurde n’est pas le seul à pousser les responsables d’Ankara à ne dormir que d’un œil. Sur son flanc occidental se joue une rude partie avec l’Union européenne, laquelle ne manque pas une occasion de prendre prétexte du problème kurde pour verrouiller devant la Turquie les portillons de son enceinte.


Car tel est le destin de la Turquie: ferrailler sans cesse entre Occident  et Orient. Il n’y a pas dans le monde de région plus stratégique que cette terre située à la convergence de deux continents l’Europe et l’Asie. Une Asie forte de trois sous-continents, ayant chacun le poids d’un continent. Je veux parler de la Chine, de l’Inde et du monde arabo-musulman. Entre une Europe qui joue un rôle central aux plans économique et civilisationnel et l’Asie qui piaffe d’impatience et aspire à peser lourd sur l’échiquier mondial, la Turquie est condamnée à un jeu constant d’équilibrisme. D’un côté un Moyen-Orient où sourd depuis près d’un siècle un sulfureux volcanisme mêlé aux épices violentes d’une spiritualité et d’un mode de vie dont l’Orient aura toujours le secret. D’un autre, une Europe qui se veut gardienne jalouse de ses valeurs. Et qui multiplie les refus et propose des compensations qui ne convainquent guère Ankara. La dernière en date étant celle qui a été proposée par le président Sarkozy: la création d’une Union méditerranéenne qui est loin, selon les dirigeants turcs, de valoir au pays les retombées bénéfiques d’une intégration en bonne et due forme dans l’enceinte européenne.


C’est donc un moment très délicat que gère Erdogan, le Premier ministre turc. Avec de nombreux risques, celui de voir le nationalisme turc reprendre du poil de la bête, celui de se retrouver captif du bourbier irakien en cas d’intervention militaire, celui de voir l’institution militaire régenter de nouveau les affaires du pays. Perspectives désagréables pour un pays qui est en train pourtant de réussir son décollage économique.


 


Abdelmajid CHORFI




Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com