Elections françaises : Le théâtre en invité royal





Fin demain du feuilleton électoral français. La France affronte un nouveau destin. Mais le citoyen oublierait-il tous ces ingrédients du 4ème art, conviés en la circonstance?


Demain, le rideau tombera sur un double scrutin (présidentiel et législatif) qui aura été perçu comme un feu d’artifice par les vainqueurs et comme une triste arlequinade par les perdants. Ceux-là se frottent les mains d'aise dans cette perspective de voie royale où ils pourront faire cavaliers seuls sans la moindre crainte de se voir désavoués par une quelconque opposition. Ceux-ci vivront l’amère expérience d’assister, en figurants, au déroulement du cours des choses.
Les carottes sont déjà cuites pour les socialistes. Il leur faudra faire contre mauvaise fortune bon cœur. A moins qu’un hypothétique miracle ne se produise sous forme de grèves générales à répétition ou sous forme de mouvements de rue.
Hypothétique! Parce que Sarkozy a plus d’un tour dans son sac et saura dégoupiller toute menace de déstabilisation et convertir protestations et contestations en vaines ruades.
En attendant, l’opposition n’aura que ses yeux pour pleurer et sa mémoire pour se remettre à l’esprit les bévues commises.
Mais les Français, ce «Français né malin qui forma le vaudeville», comme l’écrit Boileau, dans un hommage à la maîtrise spirituelle de son concitoyen, eh bien, ce Français y verra peut-être un épisode théâtral, avec une dominante comique et quelques moments larmoyants. Il savourera les ingrédients d’un tel genre de spectacle : surprises, rebondissements, coups de théâtre, trahisons et défections, envolées lyriques, postures donquichottesques, gestes démonstratifs, appels du pied et clins d’œil vers des hommes et des femmes perçus l’instant d’avant comme de farouches rivaux, tirades de tribuns enflammés, tout cela fera la joie du bon populo dans ses longues soirées d’hiver passées au coin du feu.
Ainsi, côté surprises, le spectateur aura été gâté. Personne, même parmi la garde rapprochée de Sarkozy, ne s’était attendu à un tel triomphe. Car, rappelons-nous, le qualificatif dont on affublait Sarkozy, celui d’un politicien dangereux, était sur presque toutes les lèvres. «Illusionniste dangereux» renchérissait Lepen. Cet homme dont on avait peur qu’il entraînât la France dans quelque funeste aventure faisait peur. Aujourd’hui on le porte sur le pavois
Autre surprise de taille, les Français hébétés découvrent, ces derniers jours, un responsable qui, dès son accession à la charge suprême, s’est lancé dans une course démentielle en vue de tenir les engagements pris pendant la campagne électorale. N’entendait-on pas auparavant le grief fait à la classe politique de manquer de crédibilité ! On faisait allusion au fossé qui séparait gouvernants et gouvernés dans un pays au bord de la schizophrénie. Sarkozy vient d’enterrer une telle accusation.
Les «transfuges» sont souvent des personnages-clés du monde du théâtre. La pièce électorale qui vient d’être jouée en France n’en a pas manqué. Ils étaient nombreux ceux qui, ayant senti le vent tourner, ont quitté, avec armes et bagages, leur parti d’origine pour aller gonfler les rangs de l’UMP. Des personnalités de l’UDF et du PS se sont reniées sans le moindre état d’âme, sans le moindre regret... Défections qui ont, il faut le reconnaître, donné du piquant au spectacle.


Dans le royaume des mythes
La gestuelle, développée par les uns et par les autres, a insufflé de l’émotion et de l’emphase à la scénographie. Quoi de plus attendrissant qu’une Ségolène Royal vêtue de candide pureté se présentant comme la Madonne tant attendue ! Quelle pompe que celle d’un Sarkozy posant en nouveau Napoléon!
Et Français Bayrou, ne dirait-on pas, un de ces sages de la tragédie antique qui, à la fois, participaient à l’action dramatique et prononçaient des oracles. Ils interpellaient les forces invisibles de l’Univers, mêlant vision prophétique et discours imprécatoires. Quand il sera en âge avancé, avec la cécité en moins, on le verrait bien camper le rôle de Tirésias, ce personnage de la légende d’œdipe. On le verrait enfiler la vêture et portant la barbe de ce prophète des temps mythologiques, semant avec gravité la parole divinatoire.
Mais à ce point de notre analyse, ne risquerions-nous pas de quitter le registre du vaudeville et de la comédie pour nous retrouver sur une autre planète du théâtre, faite de sang et de larmes ! La planète de la tragédie. Celle qui fait vivre les damnés de l’aveugle fatum.
La peine secrète d’une Ségolène, le soir de sa défaite, alors qu’elle avait surfé des mois durant sur un nuage, n’appartient-elle pas au registre de la tragédie ! Ou la détresse d’un de ses jeunes fans qui voit brusquement s’effondrer un délicieux rêve !
L’échec, pour les âmes remplies de foi et de convictions, est une douloureuse déchirure. L’échec d’un amour, d’une vie, d’un projet etc, constitue un des ressorts de la tragédie. Souvent, il révèle l’injustice dans sa nudité. Pour nombre d’électeurs français, les scrutins de ces derniers mois ont été par certains aspects ressentis comme la plus noire des injustices.

Abdelmajid CHORFI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com