El Abdellia : Le silence du palais





Une soprano comme on aime voir bien plus souvent sur nos scènes, un quartette de renom, une musique savante et un cadre magnifique ...


Mais le public, imprévisible, a manqué et l’ambiance de ce jeudi 26 juillet était d’une froideur mémorable. 


 


Tout (ou presque) était bien orchestré pour que la soirée au palais El Abdellia soit un succès. Mais au final, c’est la déception.


S’il y avait seulement le public qu’il faut, le concert de Leïla Bouhajeb serait et sans un iota de doute un des meilleurs de la saison. Hélas!


Hélas ! Le public a manqué et son absence a nui horriblement à ce concert qui a mal tourné et tout le plaisir de s’évaporer avec la lourdeur de l’ambiance.


Tout d’abord mal tourné pour Leïla Bouhajeb et ses compagnons qui se sont produits devant des sièges vides.


A peine cinquante personnes, c’est fort insultant, voire humiliant pour les artistes. On n’aimerait pas, franchement, être à leur place et ils avaient déjà beaucoup de mérite pour nous offrir comme ils l’ont prévu, un concert de grand art.


Si Leïla Bouhajeb et sa fratrie étaient au programme de ce même festival mais il y a dix, quinze ou vingt ans, les choses seraient bien meilleures. Le public ne raterait jamais ce rendez-vous. Mais de quel public on parle?


C’était autres temps et autres mœurs ...


N’empêche, qu’on est en droit de poser toute une série de questions.


Où est passé ce beau public ? Où sont les amoureux de la vraie musique? Où sont tous ces hommes et femmes qui, il n’y a pas très longtemps, ont mis les points sur les “I” et appelé à l’urgence d’une consultation nationale sur la musique (qui a eu lieu au cours de l’année et qui s’est clôturée il n’y a pas très longtemps)? Qu’a-t-on fait à ce beau public pour qu’il disparaisse de la circulation, baissant  les bras et cédant le passage à tous ces médiocres? ... Une autre foule de questions nous démange, nous dérange et il nous est difficile de leur trouver des réponses.


Mais là où nous en sommes? Tout est grave. C’est la médiocrité qui a bousculé le grand art et fini par gagner par régner ... Gagner le dessus et dessous avec la promotion et le tapage jour et nuit d’une musique dénuée de tout art ... A la longue, le résultat est là. La bonne est en voie de disparition et il y a danger ! Danger avec ce public qu’on a éduqué malheureusement, sur d’autres notes et son oreille s’est adaptée vite à tout ce qui est d’anarchie ... et qui nuit à la qualité, à la créativité.


De l’autre côté, l’organisation, qui nous a choisi ces musiciens-là, a aussi sa bonne part de lourde responsabilité. Le produit proposé n’est pas très connu chez nous et il fallait faire le nécessaire pour inviter les gens du moins pour le découvrir.


Pour ce, il faut beaucoup s’investir. Et s’investir un peu tôt. C’est-à-dire se lever tôt et de bon pied pour le bien faire. Ce n’est pas donc à la dernière  seconde  qu’on se lance, car ça ne sert plus à rien. Il faut des mois et des mois bien en avance pour annoncer et diffuser le produit et habituer les gens à l’écouter ...


Sinon, tout ce qu’on est en train de faire (et quoi qu’on fasse) une semaine ou deux avant la soirée ne sert plus à grand-chose. En fait, comme si on labourait dans un océan. Et il fallait s’y attendre au pire.


 


Echos des monastères


Et pour ne pas mettre le tout sur le dos des directeurs, le ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine a aussi quelque chose à se reprocher. Quand on nomme, quelques mois avant l’ouverture du festival, un directeur, c’est le pire de ce qui peut arriver à cette manifestation ... Et le résultat (encore une fois) est là sous nos yeux à nous interpeller...


Un dernier mot sur les critiques (pas tous). Eux aussi, ont quelque part détruit le secteur artistique et tout ce qui a été construit par leurs aînés. Soit soudoyés ou par copinage, ils ne font plus leur boulot. Des produits qui ne valent rien sont bêtement magnifiés et ceux qui méritent les attentions sont généralement négligés. Spectateurs, auditeurs, lecteurs finissent par succomber et d’adopter les basses échelles sans contester ... Après tout, ils ont confiance aveugle aux médias ... Que faire?


Seulement essayer par tous les moyens pour sauver la réputation de ce festival, lui changer la mine et redorer son blason, un peu vieilli.


Pour revenir à la soirée, en somme, c’était “racee” (sublime), a commenté l’universitaire et homme de culture, Kamel Ben Ouanes qui était au siège d’à côté suivant dans un silence d’église Leïla Bouhajeb et ses musiciens.


Après le prélude de quelques airs de Vivaldi, la soprano a chanté “tara” et amama assalibi”, chant liturgique maronite de sœur Marie Keyrouz avec laquelle, elle a travaillé cinq ans.


D’où Leïla a-t-elle appris cet art de chanter?


Réponse lors de l’entracte : “Tout a commencé en 1986. J’étais partie de Tunis pour étudier le droit en France. En parallèle, j’ai voulu faire du jazz et je me suis inscrite dans un observatoire qui donne des cours de musique classique. J’ai rencontré le professeur Plantey qui m’a fait connaître à son tour Mme Pullini puis Pierre Couthiade (le pianiste qui l’accompagne, Ndlr) et c’est parti ...”.


Et pourquoi des chants sur seulement Marie?


“Ce que j’aime chanter c’est le sacré et ma voix s’y prête pour ce genre. Comme je viens de vous le dire, tout à l’heure, je suis issue d’une famille tunisienne traditionnelle, c’est-à-dire arabo-musulmane mais en même temps ouverte sur les autres cultures et religions. D’ailleurs, nous les musulmans, nous reconnaissons nécessairement Marie, Jésus, Moïse ... et nous croyons à tous les prophètes et à toutes ces religions divines ... Puis, dès ma tendre enfance, j’étais proche de ma grand-mère d’origine française et je l’ai toujours vue prier. Ceci avait quelque chose d’impressionnant sur mon être et mon chant”, nous a confié Leïla Bouhajeb qui vit aujourd’hui de son art.


“Seulement, je chante et je fais des tournées”, a-t-elle ajouté avant de revenir sur scène et chanter des pièces pour cordes tirées du 18ème siècle. Puis d’autres ayant appartenu à Giovanni Pergolzi, jeune musicien, fétiche de la ville de Naples, mort à 26 ans et qui a connu une vie posthume. Et d’enchaîner avec d’autres chants qu’elle a colorés de sa sensibilité à fleur de peau. Des chants tirés  du 4ème siècle et en langue syriaque à nous donner la chair de poule.


On aurait aimé voir la soprano dans d’autres conditions et sous d’autres cieux. Peut-être programmée dans un autre espace et on pense ici à Ennejma Ezzahra de Sidi Bousaïd ou à l’Acropolium (église Saint Louis) de Carthage et surtout dans une période autre et pas dans ce tumulte de festivals où Madame n’a pas vraiment eu sa place au soleil. “J’ai seulement imaginé cette soprano se produire au festival de la Médina, pendant le mois Saint et là ça va être autre chose et j’en suis sûr ....”, ajoute, sur un air à la fois de regret et de positivisme souhaité, notre ami Kamel Ben Ouanès en quittant vers minuit El Abdellia.


 


Zohra Abid




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com