Star d’antan Mourad Zelfani : «Donnez-moi un tapis, je fabriquerai des champions»





Noble art pour la boxe et pourquoi pas chevaleresque art pour la lutte? C’est que tous ceux qui ont connu Mourad Zelfani et apprécié sa formidable et désarçonnante carrière, sont à même d’attester tout haut que ce champion hors du commun a élevé la lutte au rang de chevalier, tellement il a su concilier entre force et finesse, rudesse et souplesse, âpreté et magnanimité. Son poids de prédilection, 57 kg, autorisait, en effet, une mixture aussi délicate. Un nom et un cheminement à se remémorer pour les anciennes générations et à découvrir pour les nouvelles. Tout un symbole.


 


Avant tout, les présentations d’usage?


Je suis natif de 1962 et comme tout Goulettois qui se respecte, j’ai entamé ma carrière sportive par le biais de la gymnastique. Puis à l’âge de 20 ans environ, j’ai viré vers la lutte libre à l’EOGK. A 20 ans (1982), j’ai cumulé les tâches d’entraîneur-joueur à l’EOGK, jusqu’à 1988, année où j’ai opté pour l’EST avec laquelle j’ai prolongé ma carrière jusqu’en 1996. Actuellement, je m’occupe du centre de promotion de La Marsa.


 


A consulter votre vécu sportif, nous demeurons ébahis face à ce magistral foisonnement de titres : 18 fois champion national, 13 fois champion arabe, champion d’Afrique...?


Il y a avant tout le don, grâce à Dieu. Mais pour un sportif ou tout autre, il s’agit de savoir le fructifier et le bonifier, par le truchement du travail ininterrompu et au prix de sacrifices incommensurables. Il faut user de jusqu’au boutisme pour parvenir à vos fins.


 


Vous avez débuté votre carrière internationale à un âge précoce, 16 ans environ. Des précisions ?


En effet, c’était en 1978 à l’occasion des JA d’Alger. On a fait appel à moi en catastrophe parce que le poids 48 kg était vacant. J’en ai eu à découdre avec des lutteurs beaucoup plus âgés que moi et j’ai pu glaner la médaille d’argent, d’ailleurs, en lutte. Cette médaille, la première de ma carrière internationale, aura toujours une saveur particulière.


 


De mémoire de sportifs, nous n’avons pas souvenance de titre de meilleur lutteur africain, autre que celui qui est de votre apanage, n’est-ce pas ?


Je crois bien. C’était en 1988. Tout auréolé de mon titre de champion d’Afrique, j’ai eu la belle surprise d’être plébiscité meilleur lutteur africain. Et cette distinction, croyez-moi, je m’en enorgueillis à n’en pas finir car elle est la seule qu’un lutteur tunisien ait jamais décroché.


 


Cette année 1988 (justement), semble être la plus faste de votre fertile carrière, à la lumière de cette retentissante participation aux JO du Séoul. Des éclaircissements ?


Et comment ! Je me rappelais qu’à cette époque-là, la lutte n’a pas été retenue parmi les disciplines qui représenteraient la Tunisie aux JO de Séoul. J’éprouvais beaucoup d’amertume et de frustration. Mais, je fus encore une fois agréablement surpris en apprenant que la Fédération internationale de lutte a décidé de m’envoyer quand même à ces JO, en me prenant totalement à sa charge. Je vous laisse le soin d’imaginer toute la fierté que j’ai ressentie alors. J’ai ainsi pu me rendre à Séoul en compagnie de la délégation espagnole. Je me rappelais que de tous les sportifs en disciplines individuelles (Baccouche et Kalboussi en athlétisme, Senda Gharbi en natation...) je suis resté le dernier à concourir en parvenant au 4ème tour. Je ne pouvais faire mieux face aux ténors de la planète. Mais, mon bonheur était à son paroxysme.


 


Avez-vous une anecdote à nous raconter ?


N’ayant pas été retenu dans une manifestation antérieure au CAN 1988, j’ai tenu à prendre une revanche sur le sort. C’est ainsi qu'une finale, j’ai réduit à quia mon adversaire égyptien dès la 1ère seconde. J’ai voulu l’offrir en pâture à la tribune d’honneur. Mais on m’a arrêté à la première marche.


 


Retour sur la scène nationale. Autrefois l’EOGK vivait toujours dans l’ombre de l’EST. Pourquoi ?


Vous parlez de l’ogre espérantiste. C’était une question de moyens humains, techniques et matériels. Toujours second par équipes, l’EOGK était le Poulidor de la lutte tunisienne. L’EST recelait des champions exceptionnels, à l’instar des Ameur Dridi et Khelifa Ben Naceur. A mon niveau personnel, cela ne m’empêchait pas d’être sacré champion en individuel. J’ai fini d’ailleurs par rallier les rangs de l’EST, avec laquelle j’ai tout gagné.


 


Votre statut de sportif d’élite vous a permis de devenir animateur sportif. Quel usage en faites-vous ?


Avant tout, je tiens à rendre hommage à un grand sportif, l’ancien champion de boxe, Habib Galhia, grâce à qui ce titre d’animateur sportif a vu le jour, ainsi qu’à l’ancien ministre du sport, M. Hamouda Ben Slama, l’initiateur de cette tâche. En effet, ce dernier, réalisant qu’un champion de l’envergure de Galhia en était réduit au métier (certes noble comme tout autre métier exercé à la sueur de son front) de chauffeur, a eu la perspicace idée d’instaurer cette tâche, afin de permettre aux sportifs d’élite de faire profiter les jeunes de leur savoir et, par ricochet, leur savoir-faire. Quant à moi, je me prévaux de ce titre depuis 1990. J’ai pu ainsi animer plusieurs centres, à Tunis, la Goulette, celui de la police également. Actuellement, j’ai en charge le centre de promotion de la Marsa, plus précisément à l’école Taïeb Mhiri. Les jeunes formés sont, bien entendus, acheminés vers le club-phare de la région, l’ASM.


 


Comment évaluez-vous votre travail jusqu’ici ?


J’en suis à ma première année à La Marsa. Je remercie au passage le directeur de l’Ecole et le président de section lutte de l’ASM qui ont témoigné à mon égard beaucoup de disponibilité et de sollicitude. Cette année a été mise sous le signe de la sensibilisation. La quinzaine de jeunes dont je dispose ont réellement pris goût à la pratique de la lutte à travers des exercices à la fois porteurs et récréatifs comme le nœud au genou et c’est à qui l’enlève le premier. Cet exercice correspond en fait à l’attaque aux jambes. Je puise mes connaissances pédagogiques et scientifiques dans l’école bulgare que j’affectionne particulièrement.


 


Changeons de registre : la lutte tunisienne sombre depuis un long bail dans la médiocrité et l’anonymat, à part quelques éclaircies. Pourquoi ?


Plusieurs raisons y sont sous-jacentes. A commencer par celle inhérente au cadre dirigeant. En effet, il est regrettable de constater qu’un pourcentage important de dirigeants, à tous les niveaux, et même au plan fédéral, sont des intrus qui ne comprennent rien à la lutte. Au niveau des clubs, il y a mainmise, hégémonie d’un seul club, l’EST qui s’approprie tous les champions, engendrant autour d’elle un vide préjudiciable à la discipline. Enfin, les rares individualités de valeur, attrapent vite la grosse tête après un ou deux exploits de rang.


 


Que suggérez-vous alors pour faire reconquérir à la lutte ses lettres de noblesse ?


Je préconise, avant tout, que chaque lutteur de niveau élevé, doit rester le plus longtemps possible dans son club d’origine, afin que l’émulation avec les autres champions joue à fond. Par ailleurs, les entraîneurs sont très mal rénumérés. Malgré tout leur amour pour la lutte, ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Ils ont aussi besoin de recyclages à répétition. Mais, le plus grand handicap qui pénalise la discipline est, incontestablement, le défaut de moyens matériels. Je fais là allusion, tout au moins, aux tapis. Voilà pourquoi je vociférerais de toutes mes forces au nom de chaque entraîneur en place : «donnez-moi un tapis, je vous fabriquerai des champions».


 


Un vœu pieux pour abréger?


Je rêve de décrocher mon troisième degré. En Tunisie, malencontreusement, l’accession à ce degré n’est pas possible parce qu’il n’existe pas. Pour y parvenir donc, le déplacement à l’étranger est incontournable, mais c’est assez onéreux, pour celui qui aspire à ce palier supérieur. J’ai attiré l’attention de la FTL à ce sujet.


Démarche restée lettre morte. Je la réitère donc pour des lendemains autrement riants pour la lutte tunisienne.


 


Entretien conduit par


Wahid SMAOUI


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Digest


- De 1979 à 1996 : champion de Tunisie d’affilée (18 fois)


- 1978 (JA d’Alger) : argent (à l’âge de 16 ans)


- De 1982 à 1996 : champion arabe (13 fois)


- 1985 : 4ème au championnat du monde à Palerme


- 1986: 5ème au championnat du monde à Sofia


- 1988 : Champion d’Afrique et élu meilleur lutteur africain (ce dernier titre est le seul que détienne un Tunisien)


- 1988 : Or au Tournoi de l’Amitié en Italie


- 1988 : 4ème tour aux JO de Séoul


- 1992 : 6ème aux JM d’Athènes




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com