Festival de Carthage : Une «Hadhra» version 2000





Sur scène : Samir Agrebi et son armada de plus de soixante-dix voix dans «Diwan El Mounchidin», une nouvelle création pas loin de la Hadhra et toute une batterie de rythmes soufis et spirituels qui fleure bon l’encens des marabouts en cette nuit de mi-rejab 1428.


 


Nous avons écouté avec plaisir les chants tirés du temple mystique de nos ancêtres. Nous avons écouté des voix magnifiques sur une musique populaire faite de sistre, «darbouka» et autres «bendirs», coupée par des sonorités modernes avec une batterie, un peu de violon et d’autres percussions changeant à peine la version originale.


Ce n’était pas très loin de la Hadhra du même auteur, Samir Agrebi. Un vrai musicien, un vrai artiste. Mais un peu timide dans le paysage.


Nous avons écouté des voix belles mais saccadées par une sonorisation non protégée contre les vents et ce lundi-soir, il y a eu du vent sur Carthage. «On dirait un bruitage d’un film d’horreur», nous a murmuré à l’oreille un collègue assis à nos côtés.


Nous avons écouté en somme quelque chose qui fait plaisir à une société généreusement striée et nous n’avons pas vu sur scène un spectacle. Sauf :


Des artistes placides assis en position de tailleur sur des tapis et klims. Des écharpes d’encens valsent dans l’air et nous chatouillent les narines. Pas de couleurs. Pas de chorégraphie. Pas non plus d’étendards aux couleurs de ces fratries de Tijania, de Qadiria, de Jilania... et de «Ya Rayès Labhar», «Sidi Bou Saïd El Béji», «Sidi Bellhassen ya Chadli», «Sidi Mehrez Soltane el m’dina», «Farès Baghdad»...


Pas une once d’un spectacle visuel. Rien de rien sauf une musique à la fois énergétique et nerveuse et des voix de tonnerre. Puis un écran géant où n’importe quoi de graffitis géométriques a clignoté le long de la soirée. Déduction faite : pas de spectacle et le spectacle est bien ailleurs. Il est sur les gradins. Nous avons entendu des Allah-allah salli âla annibi... à voix basses. Et nous avons entendu de gros mots d’antipathie lancés à partir des gradins d’en haut.


Et on a vu ces gradins assez bien garnis, bouger et tout en mouvement d’anarchie. Il y a des vieux avec leurs béquilles. D’autres bien en forme et bien branchés. Et d’autres vivant sous d’autres cieux et dans un temps lugubrement reculé.


Nous avons vu des enfants danser et imiter le balancement des bras du maestro. Nous avons vu des filles et des garçons danser à pas de loup et d’autres emportés par les voix qui donnent la chair de poule, et d’autres ont la sensibilité à fleur de peau, effet de ces paroles et plages de poésie, de verset fortement émouvants. Nous avons vu des filles, l’ombilic en l’air et se déhancher gracieusement éprises par la résonance du «dhekr» et d’autres âmes en «boussaâdia» et bien en transe.


Nous avons ici et là des groupes qui bougent en hystérie et impossible de se tenir tranquilles. Nous avons notamment vu d’autres filles qui veulent se donner en spectacle et d’autres momies de la tête aux pieds en blanc, en noir ou encore drapées de couleurs vives vibrant dans leur monde de «derwiche» et de «takhmira»..., jusqu’à perdre conscience et évacuées ailleurs.


Nous avons vu des hommes de tout âge, sages comme une image et hypnotisés jusqu’à la moelle.


Nous avons vu de toutes les couleurs au point de nous fatiguer en nous posant une foule de questions sur les composantes de notre société. Et nous n’avons franchement pas compris de quoi elle est faite. Dur de la définir et de trouver des explications à ces comportements imprévisibles, lunatiques et de tous les contrastes.


Nous avons assisté à une soirée dense qui s’est étirée dans la profondeur de la nuit. Nous avons vu partir plusieurs gens après minuit trente et «Diwan El Mounchidin» chante encore sous les dernières lueurs de la lune.


Nous n’avons pas pu tenir plus longtemps et le déjà vu n’a pas l’air de changer et de nous surprendre voire dérouter. C’est une Soulamya à peine traversée par une once de créativité, presque invisible. Tout comme la «hadhra». Mais la hadhra était à l’époque une belle trouvaille et une audace. Maintenant, on se plaît et on se fait au jeu et on se répète. Copie sur copie et les versions se changent seulement de nom.


Puis en ces temps où on a cette devise de «gratte-toi la tête et tire un extrait du patrimoine et ça va marcher...», on ne risque pas d’être rejeté dans les festivals.


D’accord c’est toujours bon de reprendre le patrimoine et de le déterrer, dépoussiérer avec soin sans l’abîmer. Mais nous devons le restaurer, le retravailler et le remettre au goût du jour. Sinon, on est devant des fossiles et des débris. Puis une question s’impose d’elle-même : aujourd’hui, chanceux, nous avons trouvé un legs mais nous, qu’a-t-on fait pour laisser quelque chose de nos créations, et autres apports personnels aux générations futures?


 


Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com