Question de pédagogie : «Votre enfant manque d’attention»





Les parents d’élèves ont coutume d’entendre pendant les réunions organisées par les écoles, à leur intention, une remarque qui revient comme un leitmotiv, dans la bouche du directeur ou des enseignants : «Votre enfant ne fait pas attention en classe».
Soucieux de connaître la signification de cette expression et de saisir la portée qu’elle met en valeur, certains parents sont allés consulter le dictionnaire pour découvrir, finalement, que l’attention est «l’action de se concentrer sur quelque chose ou sur quelqu’un, de s’appliquer, d’être vigilant...».
Cette définition a complètement bouleversé ces parents, puisqu’elle vient confirmer le dit des enseignants et prouver que leurs protégés manquent, effectivement, de concentration en classe et accordent peu d’intérêt aux activités scolaires.
Pour pallier cette légèreté et cette insouciance, ces parents ont pris des mesures draconiennes à l’égard de ces traînards d’élèves. Ils ont soumis leurs enfants, pratiquement blasés, à des activités scolaires supplémentaires. Ils estiment qu’en inscrivant leurs enfants dans des cours particuliers, l’attention, l’application et la vigilance seront maîtrisées le plus rapidement possible et ces écoliers ne tarderont pas à intégrer le groupe des élèves studieux et appliqués.
Or, malgré les tentatives prises à cet effet, les résultats préconisés tardent à se manifester, car les enfants continuent à être distraits et peu attachés à ce qu’on leur apprend.
Contactés à ce sujet, des pédagogues affirment que l’enseignant qui utilise cette remarque, chaque fois qu’il veut manifester son point de vue à l’égard d’un enfant qu’il prétend paresseux ou peu appliqué en classe, est un enseignant habité par le mythe de la classe homogène. En effet, au sein de la classe homogène, l’enseignant exige, toujours, de ses élèves toute leur attention, au moment des cours, pour qu’ils puissent assimiler le savoir dispensé, car cet enseignant croit, fermement, que seule sa parole dispose du pouvoir démiurgique de transformer uniformément tous les individus qui l’écoutent.
Malheureusement, si certains élèves arrivent à être attentifs en classe et à maîtriser les capacités nécessaires pour la construction et l’appropriation du savoir que l’enseignant expose pendant les séances d’apprentissage, d’autres parce qu’ils sont démunis de certaines connaissances, parce que la méthode d’exposition ne correspondant pas à leur propre démarche, ou parce qu’ils ne peuvent pas suivre le rythme imposé par cet enseignant, encore cloîtré dans ses méthodes traditionnelles, se découragent et échouent dans leur tentative. Ils sont ainsi signalés comme des élèves peu appliqués ou distraits.
On ne peut éternellement reprocher à l’élève son manque d’attention en classe, ajoutent ces pédagogues, car si un élève n’est pas très attentif à ce qui se dit dans cet espace éducatif, c’est qu’il est peu ou pas motivé du tout à l’acquisition du savoir que l’enseignant diffuse.
Pour que l’apprentissage se produise et que les résultats se réalisent, conformément aux aspirations de tous les protagonistes, l’enseignant ne doit pas être obsédé par la qualité de sa propre prestation, qui, rappelons-le, nécessite l’attention et la vigilance des élèves - même si cela ne les motive pas - il doit, plutôt, se consacrer à stimuler et contrôler le travail de ses élèves, à aiguiser leur lucidité et à susciter leur engouement pour la tâche à réaliser, sans toutefois oublier d’ajouter un peu de rigueur, un peu d’imagination et un peu de désir. La rigueur impose la discipline, l’application et le respect des valeurs sociales, l’imagination développe les facultés créatrices, le désir crée, chez l’élève, la passion. Cette passion pointe quand l’élève sent l’enseignant se passionner devant lui, avec lui et s’impliquer dans le savoir qu’il lui transmet.
L’attention, certes, est désirée dans tout apprentissage, mais elle ne doit pas être exigée de force. Au contraire, elle doit être enfantée à partir d’une sollicitation du maître. Pour cela, le maître doit penser son enseignement en termes de «situations d’apprentissage» qui tiennent compte des capacités propres à chaque élève. Il doit fournir les outils appropriés à chaque situation pour atteindre des objectifs identifiables. Il doit, aussi, tenter de créer un courant de sympathie à l’égard de cet élève pour capter son attention et renforcer sa conviction personnelle pour l’exécution des tâches, même les plus ardues et les plus fastidieuses.
Si nous voulons que notre enseignement-apprentissage réussisse, et que nos enfants ne se découragent pas au moindre échec, il est nécessaire que les enseignants évitent de reprocher à leurs élèves le manque d’attention, ou la distraction incongrue, mais doivent questionner, plutôt leur pédagogie, si elle a fait ses preuves ou si elle a besoin d’être renouvelée.
Les parents seraient manifestement satisfaits si un jour ils voyaient leur protégé s’investir dans la tâche avec cœur, sans contrainte aucun, ou l’entendre dire «papa, maintenant je sais ce que j’ai appris, je peux le pointer lucidement, le séparer des conditions et des personnes qui ont permis cet apprentissage» et quand ces parents iront raconter cette petite histoire à l’enseignant, il répliquera «maintenant, votre enfant a de fortes chances d’accéder à l’autonomie et d’exercer sa liberté».

Salah BITRI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com