Festival de Carthage : Danses magiques russes





Le ballet russe de samedi dernier est sans aucun doute le meilleur spectacle de la session. Un ballet qui réunit tous les arts populaires. Des artistes d’une beauté incroyable. Une écriture généreuse, élégante, énergétique, déroutante, à la fois drôle  et rigoureuse  et un tableau bariolé et vivant, tiré de la sève de la mémoire du monde ne laissant personne insensible et qui va certainement interpeller nos créateurs.


 


Pour quitter à minuit-vingt l’amphithéâtre de Carthage après avoir assisté au Ballet Moïsseïev-Moscou qui s’est produit samedi dernier pour la première fois en Tunisie, nous avons traîné le pas et mis beaucoup du temps avant de regagner tard chez nous. Et pour cause (la bonne cause cette fois-ci).


En fait, nous avons senti, comme tout le monde, le besoin de causer un peu de ce qu’on vient de voir sur scène.


Certes, tout le monde travaille et s’inspire du patrimoine. Mais il y a travail et ... travail.


Le ballet russe créé en 1937 par Igor Moïsseïev (100 ans d’art et de recherche) a par exemple quelques chose en commun avec “Diwan Al Mounchidine” (ou la “hadhra version 2007), un spectacle de chants et de rythmes soufis et spirituels donné le 30 juillet sur la même scène sous la houlette de notre Samir Agrebi national. Tous deux présentent les arts traditionnels sous forme d’un spectacle moderne.


Cependant, les deux genres diffèrent.


Pour celui de Agrebi, on s’est contenté de reproduire les expressions populaires telles qu’elles sont depuis le début et en vrac sans aucune recherche. Alors que le spectacle russe est une tentative de relecture artistique pour les expressions populaires qui recourent à tous les artifices de l’art de la scénographie, de la chorégraphie, de l’acrobatie, de costumes appropriés sans manquer la touche d’humour.


“Où sont passés nos artistes pour voir ce qu’on qu’on fait de génial à partir du patrimoine?


- Vous avez vu le dernier passage inattendu de ces belles filles avec leurs costumes scintillants dans un numéro de danse du ventre et sur une musique égyptienne? Ça alors, c’est la dernière. Franchement, les Russes nous ont donné une leçon ...”, quelques propos glanés d’une foule de commentaires de quelques présents. Ces derniers n’en croyaient pas encore leurs yeux. Et n’arrivaient pas encore à se remettre de ce spectacle haut en couleur. S’en remettre. Pas de si tôt en tout cas.


C’était loin de cette rituelle et coutumière improvisation. Derrière les deux heures de ce spectacle de bonheur, il y a tout d’abord un savoir-faire. De la recherche et une batterie d’idées nouvelles et des mois de travail. Puis une écriture magnifique, étudiant l’œuvre de tout bord, en fonction de l’espace, en fonction de ces 80 danseurs triés sur le volet, où chacun sait ce qu’il fait.  Vous voulez de la beauté? En voilà.


Vous voulez des corps qui dégagent de l’art et de la grâce?  En voilà. Vous voulez une chorégraphie qui subjugue? En voilà.


Vous voulez qu’on revisite le patrimoine ? Voilà.


Vous en voulez ... Vous en voulez ... Et bien vous êtes les mieux servis.


Et pas seulement servis d’un seul terroir. Igor sait comment travailler sur tous les terrains du monde et sur la mémoire collective. Et il ne badine pas en travaillant sur ce qui constitue l’humanité.


 


Fascinant à ne pas croire !


Quand Raja Farhat, directeur du 43ème festival de Carthage, a ouvert le bal (en rendant public le petit mot dédié au patrimoine et qu’a écrit à l’attention du public tunisien le fondateur du Ballet et en passant en revue les titres des chorégraphies), personne n’a songé, malgré la bonne presse des Russes, et à aucun moment que ça allait être de la sorte. Une merveille à Carthage.


Les “Summer”, “Kalmuk danse”, “A dzhahirian dance”  (khorumi), “Hora, chyolirlie, zhok” (suite de Moldavian dances), “Old city Quadrille”, “Partisans” ... de la première partie ont tenu en haleine et retenu les présents. Ils étaient comme hypnotisés, capturés ...


Après l’entracte d’un quart-d’heure, tout le monde a regagné sa place. Que des bravos. Que des crépitements d’applaudissements après chaque passage.


Des “Day on a ship”, “Gypsies”, “Sirtaki”, “Danse of argentinian cow-boys” (Gaucho), “Two boys in a flight” et autres “Ukranian go back”, selon l’ordre du programme diffusé pour la presse (sinon il nous est impossible de retenir tous ces noms) nous ont laissés bouche-bée.


Car chaque fois que les Russes revisitent le patrimoine d’une civilisation, ils y incorporent leur talent, et grâce à l’innovation, ils donnent une autre expression, élégante et soignée, autre facture, autre aura.


Avec le legs des Grecs, de l’Argentine et d’ailleurs sans oublier leurs origines russes et la marche marine, les danseurs ont démontré et traduit la volonté de faire du beau travail et de le réussir. Un travail solide basé sur des fondements, balayé par des clins d’œil et monté sur des symboles.


Le symbole qui nous a touchés le plus, c’est quand le ballet a revisité notre propre patrimoine arabe et montré à quel point (et avec quel art) on peut être nourri de nos richesses  pour voler autrement et fasciner avec d’autres trouvailles dans les mouvements, dans les costumes, dans les broderies et les couleurs, dans la mise en scène étudiée au centimètre carré près et au moindre angle. “La directrice artistique m’a dit qu’elle allait veiller au  moindre détail ce soir et s’il y a quelque chose qui cloche, elle donnera l’ordre pour une autre répétition avant de se produire, mardi soir à Hammamet...”, nous a lancé en passant Abderrahmane Bennani directeur financier du festival. Les lecteurs qui n’ont pas eu la chance d’aller assister au ballet russe à Carthage, ont compris qu’il y a une autre opportunité au festival de Hammamet.


Ils n’ont qu’à se dépêcher pour réserver une place. Car le théâtre de poche ne peut contenir que mille places et ...encore ! Mais ce sera un autre spectacle. On est tellement proche de la scène, proche des artistes et de ces belles créatures qu’on va avoir d’autres sensations ... A ne pas commenter ... Un régal pour les yeux.


Un mot de reconnaissance s’impose ici.  Un grand merci à l’ambassadeur russe accrédité à Tunis (qui était présent samedi soir et assis à côté de notre ministre de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine) pour nous dénicher la meilleure des créations et offrir aux Tunisiens un spectacle de toutes les magies.


Et maintenant, à nous de tirer des leçons.


 


Zohra Abid


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Un pas de deux avec…le public


 


Zeineb Farhat (Animatrice de l’espace El Teatro) :


«C’est beau mais…»


 


«La prestation du ballet de Igor Moïsseïev est sans doute une bonne occasion pour le public et surtout pour les jeunes pour découvrir de près l’école de danse russe. Pour ce spectacle composé de deux parties, nous avons pu voir, en un premier temps, ce qu’on appelle les «danses de caractère» qui allient la formation classique aux danses folkloriques. Toujours dans cette première partie, outre la performance et la technicité des danseurs, nous avons pu voir l’importance de la formation des jeunes. Une grande performance chorégraphique qui m’a beaucoup plu car elle a surpassé la propagande communiste.


Pour la deuxième partie, je trouve que la compagnie de Igor Moïsseïev est restée cloîtrée dans l’héritage et la culture bolcheviques même si tout a été présenté avec beaucoup de charme et d’exactitude. La beauté de ce ballet et cette grande perfection qui a ponctué les différents détails du spectacle ne peut pas cacher l’absence d’un nouveau langage chorégraphique. D’ailleurs, ceux qui se rappellent des précédentes éditions du Festival international de Carthage quand on programmait une semaine de danses folkloriques peuvent confirmer que le ballet Igor Moïsseïev ne déroge pas à la règle. On n’a vu défiler des troupes folkloriques de haute facture. Ce qui a été présenté à Carthage ne peut être classé que dans le répertoire classique. Le public a vu défiler sur la scène, de Carthage une cinquantaine de jeunes danseurs qui ont merveilleusement investi la scène, car ils sont habitués à des grands plateaux de danse sans oublier le bon travail mené par l’équipe technique et la bonne formation académique qui permet au danseur d’évoluer et qui lui ouvre plusieurs horizons d’expression.


C’est une belle leçon pour les passionnés de la danse».     


 


 Mohamed Adel Ouni (Chargé des affaires publiques à l’ambassade du Japon en Tunisie) :


«Une soirée au pays des merveilles»


 


«Impressionnant. Le ballet Igor Moïsseïev nous a vraiment permis de découvrir et de savourer l’héritage culturel de l’ex-Union Soviétique dans sa diversité. Durant une heure et demie, ce ballet nous a charmé jusqu’à la moelle grâce à cette fraîcheur et cette énergie qui se dégageaient des corps de danseurs et de danseuses. Et ce n’est jamais étrange pour les ballets russes réputés par le talent hors pair de ses chorégraphes.


D’ailleurs, la prestation de cette grande compagnie sur la prestigieuse scène de Carthage a créé l’événement et drainé un bon public ; un public qui connaît et apprécie le talent russe. Personnellement, c’est une grande découverte. C’est pour la première que je vois en direct un ballet russe et même l’idée que j’ai ne dépasse pas les documentaires et les reportages diffusés sur les chaînes françaises. C’est une soirée inoubliable qu’on peut classer comme celle du ballet flamenco d’Andalucia dans la catégorie des moments les plus forts de la programmation de cette 43ème édition.  


Les danseurs et les danseuses du ballet Igor Moïsseïev ont réussi à communiquer au public de Carthage la magie de la danse. Chaque chorégraphie a été imprégnée d’histoire et chargée de symboles. On admire les corps bien sculptés et très expressifs des danseurs et des danseuses, cette synchronisation parfaite des pas et des gestes et même les connotations et les messages que porte chaque chorégraphie.


Le ballet de Igor Moïsseïev a réussi à enchanter le public qui n’a pas tardé à applaudir, avec enthousiasme et plaisir, la performance des danseurs. On quitte la soirée avec de belles images où le corps humain devient un véritable objet d’art et un porteur de messages.


Et qui peut être indifférent face à ce genre de spectacle?»


 


Propos recueillis par


Imen ABDERRAHMANI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com