Le pic pétrolier est la cause de la guerre en Irak






Dans cet article, David Strahan étaye la thèse d’une politique étrangère américaine et britannique agressive essentiellement motivée par la crainte du pic pétrolier. Son livre, "The Last Oil Shock" constitue une étude très documentée des conséquences du déclin pétrolier: une contraction énergétique de plus en plus probable avec des effets politiques majeurs. Les motivations américaines pour l’Irak sont aujourd’hui transparentes pour celui qui refuse la propagande officielle. Elles ne font que confirmer le caractère fondamental du rôle du pétrole dans la crise systémique de l’Occident. Mais le drogué saura-t-il admettre son addiction mortelle et se soigner ou continuera-t-il à accuser les autres de le priver de sa drogue?


A quelle point cette drogue n’est-elle pas constitutive de son pouvoir, voir de son identité?


 


Alors même que l’un des principaux architectes de la guerre en Irak se lave aujourd’hui les mains de tout le chaos sanglant qu’elle a engendré, les véritables raisons de cette invasion ne sont que vaguement connues de la sphère publique. Il est vrai que des éléments de plus en plus précis montrent l’intérêt très intense des compagnies pétrolières internationales pour cette guerre. A la fois BP et Shell ont évalué l’état des gisements de pétrole pour le compte du gouvernement irakien dans l’espoir de signer des contrats majeurs lorsque les conditions seront meilleures ; Chevron possède une équipe en attente sur la frontière avec le Koweit, et la semaine dernière, Rex Tillerson, le patron d’ExxonMobil, a affirmé à Londres : "Nous attendons avec impatience le jour où nous pourrons établir un partenariat avec l’Irak afin de développer tout ce potentiel de ressources." Mais malgré l’influence et les intérêts indubitables des grandes compagnies pétrolières, la décision d’attaquer n’a pas été prise dans la salle du conseil d’administration. La question de la guerre en Irak est effectivement complètement liée au pétrole, mais dans une mesure qui dépasse les intérêts individuels des grandes corporations — aussi puissantes soient-elles.


Le grand secret qui hante les salles de décision de la Maison Blanche et du 10 Downing street est le fait que la production globale de pétrole va très probablement atteindre son maximum [Ndt : moment appelé "Peak Oil"] puis entrer dans une phase de déclin terminal, dans les dix ans qui viennent — le résultat incontournable de 40 ans de diminution des découvertes de pétrole et d’une consommation toujours croissante. La production de pétrole est déjà sur le déclin dans 60 des 98 pays producteurs de pétrole — en particulier aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. Le Dr Michael Smith de la firme de conseils Energyfiles prévoit que 14 pays vont encore rejoindre les rangs des pays en déclin durant les 10 années à venir. La production globale de pétrole des pays de l’OCDE est en baisse depuis 1997, et tous les prévisionnistes majeurs — y compris les optimistes notoires tels que ceux de Agence Internationale de l’Energie et d’ExxonMobil — s’attendent à ce que la production mondiale hors-OPEP atteigne son "peak" d’ici 2015. A partir de ce moment là, tout dépendra du cartel de l’OPEP, mais malheureusement, il existe des éléments de plus en plus significatifs qui montrent que ses pays membres ont exagéré la taille de leurs réserves depuis des décennies, et que leur production pourrait aussi chuter d’ici peu.


Comme je le rapporte dans "The Last Oil Shock", la compagnie international de conseil en matière pétrolière PFC Energy a expliqué à Dick Cheney en 2005 qu’à partir d’une estimation plus réaliste des réserves de l’OPEP, sa production pourrait atteindre son "peak" en 2015. Cet évènement plongerait la production globale dans sa phase de déclin terminal, avec pour conséquence presque certaine l’explosion du prix du pétrole, une récession très marquée et pire encore. Un rapport du ministère US de l’énergie, lui aussi publié en 2005, en arrivait à la conclusion que sans un plan de prévention mis en place 20 ans à l’avance, l’impact social et économique du "peak oil" global serait "sans précédent" [Ndt : voir cet article de William Clark]. Les éléments s’accumulent pour suggérer que ses peurs étaient déjà bien présentes dans les esprits de Cheney, Bush et Blair.


Dans un monde où la pénurie de pétrole menace, l’Irak représentait une opportunité unique. Avec 115 milliards de barrils de réserves, l’Irak possédait les 3èmes plus grandes réserves mondiales de pétrole, et après des années de guerres et de sanctions, elles étaient également parmi les plus inexploitées. A la fin des années 90, la production de pétrole irakienne s’établissait à une moyenne journalière de 2 millions de barils, mais avec les investissements nécessaires, ses réserves devaient être capables de soutenir une production trois fois plus élevée. Non seulement les sanctions empêchaient la production irakienne de croître, mais elles endomageaient activement la structure géologique des gisements de pétrole du pays en bloquant l’accès de la compagnie nationale pétrolière à des produits chimiques et des équipement essentiels. En janvier 2000, dans l’une des séries de rapports au conseil de sécurité, les inspecteurs spécialisés de l’ONU ont prévenu que les sanctions avaient déjà causé des domages irréversibles aux gisements irakiens, et continueraient sur la voie de "pertes définitives de très grandes réserves de pétrole". Mais les sanctions ne pouvaient pas être levées alors que Saddam était toujours en place, donc si le pétrole Irakien devait servir à différer le déclin de la production globale, le monstre si longtemps soutenu par l’Occident devait partir.


Comme je l’explique dans "The Last Oil Shock", la CIA était aussi parfaitement au courant de la valeur unique de l’Irak, ayant dès 1998 elle-même payé en secret pour que de nouvelles cartes de la géologie pétrolière de l’Irak soient dessinées. Cheney lui aussi savait, s’inquiétant publiquement de la déplétion globale lors d’une conférence à Londres l’année suivante, où il notait que "le Moyen Orient, avec les deux tiers des réserves mondiales de pétrole et les coûts de production les plus bas, reste en définitive l’endroit où se trouve le trésor". Blair lui aussi avait des raisons d’être anxieux à propos du pétrole : la production britanique en mer du Nord avait atteint son "peak" en 1999 — et se trouvait en déclin depuis — alors qu’en 2000, des manisfestations liées au pétrole avaient montré de manière extrêmement claire l’importance du maintien de l’approvisionnement.


Le gouvernement britannique n’a jamais conduit sa propre estimation du moment où le "peak oil" global frappera, tout au moins aucune qu’il n’ait rendue publique, et ceci même si il y était fortement poussé par son rapport de synthèse sur l’énergie en 2006. Mais il est significatif de noter que deux des plus proches conseillers de Blair croient que cet événement arrivera aux alentours de 2015. Lors d’une conférence l’année dernière, Sir David Manning — le principal conseiller en politique étrangère de Blair lors de la course vers la guerre en Irak — faisait remarquer un consensus grandissant pour estimer le "peak" à "un moment entre 2010 et 2020", alors que le conseiller scientifique en chef Sir David King m’a dit de manière emphatique en 2005, "dix ans ou moins". Ainsi, même si le gouvernement refuse de prendre publiquement position sur le "peak oil", ce concept a clairement pénétré les cercles de décision du pouvoir au plus haut niveau.


Les peurs communes de la Grande Bretagne et de Etats-Unis liées au domaine de l’énergie furent secrètement formalisées lors de la planification de la guerre en Irak. Il est largement admis que le soutien de Blair en faveur de l’attaque date du sommet avec Bush qui a eu lieu à Crawford en avril 2002. Le titre du Times de ce week-end là fut caractéristique : l’intervention en Irak est retardée mais ’certaine’. Il est par contre moins bien connu qu’au même sommet, Blair a proposé, avec l’accord de Bush, de mettre en place le Dialogue US-UK sur l’énergie, un contact diplomatique permanent dédié à "la sécurité et la diversité énergétique". Il n’en fut fait aucune annonce et l’existence de ce Dialogue ne fut révélée que plus tard, suite à une demande sous la loi US Freedom Of Information Act.


Les deux gouvernements refusent toujours de révéler le contenu de certains meetings entre des ministres et des officiels qui ont eu lieu dans le cadre de ce Dialogue, mais dans certains documents qui ont été rendu publics, l’un d’entre eux datant de février 2003 précisait que pour combler la demande mondiale prévisible en pétrole, la production de pétrole du Moyen Orient devrait doubler d’ici 2030 jusqu’à plus de 50 millions de barils par jour, et proposait "une étude ciblée pour déterminer les besoins en capitaux et investissements dans certains pays clefs du Golfe." Ainsi, à l’aube de l’invasion, les officiels britanniques et américains discutaient en secret des moyens d’augmenter la production pétrolière de la région et nous sommes invités à croire qu’il n’y a là que pure coïncidence. La guerre en Irak n’était évidemment pas motivée par la seule avidité des compagnies pétrolières mais essentiellement par une détresse stratégique.


L’ironie la plus amère de cette histoire est que l’invasion a créé les conditions qui garantissent que la production de pétrole irakienne restera bloquée pour les années à venir, rendant l’imminence du "peak oil" global encore plus proche. Donc, si c’était ça le plan A, il y a lieu de s’inquiéter du plan B.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com