Tunis : La poignante histoire de Khira et son pain à 90 millimes





Khira est une figure connue par tous les passagers du métro. Elle est éternellement à la recherche d’une pièce de cent millimes. Pour elle, le temps s’est arrêté quand un pain coûtait encore quatre vingt dix millimes …


 


Tunis - Le Quotidien


Il est assez difficile d’estimer l’âge de Khira avec certitude. Seulement, le personnel de la Transtu, l’entreprise chargée du transport public dans la capitale, savait qu’elle rôdait dans les différentes stations du métro depuis la fin des années quatre vingt.


A cette époque, on commençait à s’habituer à sa présence et même qu’on faisait en sorte de ne pas la déranger.  Il se trouve qu’elle avait élu domicile dans les stations et dormait sur les bancs. Le fait qu’elle ne demandait qu’une pièce de cent millimes avait fait sa réputation. On avait compris un peu plus tard que cette somme d’argent, aussi modeste soit-elle, servait pour acheter du pain et uniquement du pain.


Il fallait, ainsi, comprendre pourquoi cet attachement aux pièces de cent millimes et surtout pourquoi Khira ne mangeait que du pain ... et rien d’autre.


Même lorsqu’on avait augmenté le prix du pain, Khira avait continué à payer son pain quotidien à quatre vingt dix millimes.


Les épiciers et les boulangers de la capitale n’avaient jamais refusé de la servir même gratuitement.


Il faut dire que l'histoire du pain et de la pièce de cent millimes a commencé avec Khira au lendemain de la mort de son fils aîné, “Khemaïs”.


Nous sommes en 1984. Des émeutes avaient éclaté secouant tout le pays à cause d’une décision prise doublant pratiquement le prix du pain qui est passé de quatre vingt-dix millimes à cent soixante-dix millimes.


La population s’était alors opposée affichant sa colère en manifestant dans les rues.


Des citoyens avaient même trouvé la mort lors de ces incidents tragiques. Parmi eux, Khemaïs, le fils aîné de Khira.


A cette époque,  Khira habitait un village du Nord-Ouest du pays. La nouvelle de la mort de son fils lui est tombée sur la tête comme un couperet.


Après avoir enterré Khemaïs, Khira n’était plus la même. Elle avait perdu dans un premier temps la mémoire pour basculer ensuite dans une folie presque totale. Elle séjourna dans un hôpital psychiatrique durant plusieurs mois.  Par la suite, elle quitta l’asile pour venir errer dans les rues de la capitale à la recherche de son fils “Khemaïs” qu’elle croyait encore en vie.


Toujours est-il que, malgré son aliénation, Khira savait que son fils est mort à cause ou plutôt pour le pain. C’est pourquoi elle s’est jurée de ne vivre que de pain et de ne demander aux gens que le prix d’un pain et pas n’importe quel prix, celui-là même pour lequel son fils Khemaïs s’est sacrifié, à savoir quatre vingt-dix millimes.


L’on comprend, alors, pourquoi l’ancienne génération continue toujours à respecter “Khira” en continuant à lui satisfaire cette demande quasi éternelle, celle de lui donner une pièce de cent millimes.


C’est l’histoire de Khira que nous avons, tous, croisée un jour à bord du métro.


 


H. Missaoui




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com