Veillée ramadanesque : Les nuits magiques de Sidi Bou





Samedi dernier. Sidi Bou ressemble à Sidi Bou de toujours. Les ambiances noyées dans le silence s’inscrivent avec bonheur dans le registre de la méditation. Ici, pas de place pour la grande frime. Pas de tumulte ni anarchie non plus. Les pèlerins viennent de partout en quête d’un brin de plaisir pour les yeux et de détente pour l’esprit. On en a vraiment besoin.


 


Sidi Bou Saïd - Le Quotidien


Bientôt 21 heures, la nuit a déjà jeté son drap noir étoilé sur le village de Sidi Bou Saïd, perché depuis toujours sur le rocher de toutes les méditations.


Dans les rues qui montent et qui descendent, pas l’ombre d’un chat qui rôde. Au fil des minutes, se profile timidement une âme sœur qui se presse pour la prière des Tarawih. Puis une autre et une autre dans la même direction, les petits bistrots du coin qui se sont prosternés tout le jour devant leur foi commencent peu à peu à entrebâiller leurs portes et à s’ouvrir au monde.


On déplie des chaises et on pose des tables à même les trottoirs tout en gardant une distance, passage piétons oblige.


On s’affaire et on se prépare pour accueillir les fidèles comme le veut le rite du village tranquille. Chacun se veut discrètement de l’avant affichant avec art ses services au goût de Ramadan.


Ici, on le sait, les fidèles sont loin d’être rares. Les passants aussi. Et ça démarre. Du côté de la station aux lumières tamisées qui vont merveilleusement bien avec le cadre naturel de ce village de réputation, le premier train (après la rupture du jeûne) venant de Tunis s’arrête avec ses très peu de gens. On les compte en tout cas  sur les doigts des deux mains. Ils marchent au pas, encore bossus par le fardeau de la journée. Une heure après, un autre engin se profile sur les rails. Bondé, il déverse sur les quais son contenu.


Les yeux grands ouverts, la mine rayonnante, les traits détendus, le corps décompressé et une traînée de parfum derrière la foule. Une traînée de diverses origines florales qui chatouille les sensations de plus insensibles.


A chacun son parfum qui, au gré de l’air frais, se mélange à l’encens de la ville et aux odeurs de tant de narguilés fruités d’un «maâssel» de Cheikh El Balad qu’on consomme sans modération. Et avec un rare  appétit.


Le tout s’évapore dans la nature vierge, cédant la place à d’autres odeurs, à d’autres parfums. De la bouza au zrir en passant par les gâteaux de toutes les origines. Ici, tout se côtoie avec bonheur.


Pour ce couple un peu âgé, il y a cette habitude de venir - depuis des décennies - chaque soir au café Sidi Chabaâne et pas seulement pendant Ramadan. «Ça nous permet de sortir un peu de notre solitude, de regarder le monde, de profiter de cet été en extension. On fait aussi un peu de marche dans ce site imprenable», raconte Saïda qui marche côte à côte avec son compagnon de route avec qui elle a eu trois gosses, tous mariés.


Pour Mokhtar: «Je viens du Kram. Et ici, c’est mon coin favori. Dès que je termine de manger, je me lave et je saute dans le premier train après la rupture du jeûne. Et ici, je rencontre mes anciens camarades, aujourd’hui tous à la retraite, comme moi. Ensemble, on cause de tout et de rien. On égrène notre chapelet de souvenirs et on se paie le petit plaisir d’un thé vert à la menthe ou aux pignons».


Si Mokhtar était seul sur sa route au café, et de vie. Il vient de perdre tout récemment sa douce compagne. «Je n’arrive pas à me remettre, dit-il, et Ramadan sans Jalila est dur. Je n’arrive pas vraiment à faire mon deuil. Heureusement qu’il existe encore des amis».


Les quelques petites boutiques de bijoux en argent, en vogue ces derniers temps, bousculent les autres  lieux d’artisanat qui exposent à la Ali Baba un tas de choses venues d’ici et d’ailleurs.


Les débits de tabac sont loin d’être désertés. L’un pour une cigarette, l’autre pour une poignée de «glibettes» et l’autre pour des cacahuètes faisant la file indienne au bonheur des caisses du propriétaire.


Au pied de la montée, un garçon et une fille se pavanent à leur aise. La tête dans les nuages et se contentent d’être unis. On le leur souhaite pour la vie.


Sur les hauteurs en pavés, on peine pour gravir jusqu’à la cime piétonne. Un autre couple se tient amoureusement par la main. Devant cette vitrine peuplée de bijoux, pas loin de l’école de Si Sehili, de chez âm Hédi Turki, de chez  Mohamed Majdoub et autres artistes plasticiens, mademoiselle s’est arrêtée et a attiré l’attention de son copain sur un collier. Un beau collier fait de motifs berbères incrusté de corail sauvage. Sa salive lui colle à la gorge. Pas pour longtemps. Quelques minutes après, elle avait le sourire grand.


 


Couleurs qui tatouent la mémoire


Pas loin, une dame, la trentaine féconde, pousse son petit ventre. Elle n’est pas loin de la délivrance. Son mari lui tend son «bambalouni» d’amour. Puis tous deux reviennent deux pas en arrière. Car ils sont des habitués du café de «Chanab». Ici, on les appelle par leur petit nom et ont un service spécial. Avec un «hallab» (tasse) d’eau parfumée à l’eau de fleurs d’oranger.


Au pied du mur, il y a un banc pris d’assaut par une ribambelle de jeunes qui grignotent du n’importe quoi, qui sirotent des sodas et qui se marrent. Timidement. Pudiquement et ils n’ont rien avoir avec les jeunes de leur âge qui sillonnent les villes avec leur moto ou automobile, avec leur bruit strident, leurs bruits qui brisent  le silence de la nuit et de ces coins dortoirs. Ici, c’est autre chose, il y a une sorte de magie qui enveloppe les airs. Des airs et des versets  coraniques qui s’éparpillent au ciel. Un ciel pieux à souhait.


Des échos d’une musique gnawa chatouillent les émotions. Ils viennent de chez Le Baron où se déroule Mûsîqât, un festival né l’an dernier. Les chants marocains ont l’air pas  mal.


 A gauche, une boutique qui vend des antiquités. Des objets  inspirés du bon vieux temps et  d’autres imités. Une caravane de touristes lèche du regard la vitrine. Séduits, quelques-uns ont craqué pour un petit quelque chose qu’ils se sont tout de suite offert. Pour le plaisir de se choyer et de s’offrir une couleur du pays.


A un jet de pierre, l’entrée est aux couleurs marabout. Nous sommes devant le mausolée de Sidi Bou, posé sur encore des hauteurs.


En face une brouette surchargée et une nuée d’enfants et d’adultes. Il y a des bonbons faits au sésame, à l’amidon, aux pistaches et noisettes et pas l’odeur d’un gramme de produits chimiques. Le tout au naturel et se vend au poids.


A un mètre, sur la petite pente qui nous conduit à Dar Zarrouk, un monsieur vend des pralines chaudes. L’odeur de la vanille invite les passants de loin.


Quelques pas en avant, une dame, un monsieur et une gamine de dix ans volent à tout le monde la vedette. Tous trois ont autre chose dans leurs tiroirs. Des motifs et des produits de tatouage qui plaisent à toutes les filles.


Aller à Sidi Bou et ne pas passer par Sidi Chabaâne serait anormal.


A l’aurore, un vendeur de jasmin accueille les venants et salue les sortants avec ses corbeilles qui fleurent bon. Très bon...


Les coins et recoins sont déjà pleins. Les plus chanceux ont eu droit à une consommation et surtout une vue panoramique, romantique. L’étendue noire n’est rien d’autre que la Méditerranée. Son bleu accentué par le reflet de la nuit a un autre charme. Du charme à offrir aux poètes, aux romanciers, aux artistes qui cherchent de l’inspiration.


Quelques lumières en guirlande à l'horizon. Entre les vagues, un bateau tout en lumière. Plus loin, très loin, quelques rayons scintillent. D’autres évanouis. Puis un point. Un seul point lumineux qui se confond entre ciel et mer. Une barque peut-être .


Le regard clignote en bas. Le port est plongé dans un silence religieux.. «C’est le meilleur coin du monde à mon avis», nous a dit un jour le poète Ali Ouertani. Et il sait de quoi il parle.


Car ici, on se moque un peu des gourmandises. Le plus important c’est l’art. Et l’art on le trouve dans chaque touffe d’herbe, dans chaque gerbe de lumière, dans chaque mur, dans chaque porte, et le tout en blanc et bleu.


 


Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com