Anne Teresa de Keersmacker : Danse avec les émotions






La chorégraphe de la Belgique flamande qui tutoie la Pina Bausch de tous les temps, a exploré vendredi dernier sur la scène du TMT les questions de la morale et de la politique. Son Once en solo a fait joli et l’expression des gestes était franche et sans détour.


Pour le bonheur d’un nombre impressionnant de spectateurs venus rien que pour elle. Et elle, c’est une exception de taille.


 


Une scène presque nue. Des lumières ombragées. Un arrière plan sombre. Très sombre à serrer les tripes des plus insensibles des hommes. Dans cet univers drapé de noir, Anne Teresa de Keersmacker est seule à rayonner, à faire du théâtre dansé et à faire surtout son deuil. Son deuil sur ce bas-monde balafré, déchiqueté en lambeaux par l’homme.


La grande chorégraphe-interprète et directrice de la compagnie Rosas, Bruxelles a su l’exprimer en une petite heure.


Dans son Once, son récent et troisième solo donné avant-hier soir au théâtre municipal de Tunis, Anne Teresa de Keersmacker, invitée par Meeting Points VI en collaboration avec Ness El Fen, a mis à nu la brutalité qui frappe la scène mondiale en accord tacite avec les spectateurs. Dès son entrée, elle était impitoyablement franche. Franche avec elle-même, avec son corps et avec ceux qui la regardent. Elle balance ses chaussures nerveusement et ne les remet qu’à la fin de son solo. Puis silence. Un silence de corps et de tête. Un silence profond. Elle regarde son monde, les yeux dans les yeux. Un regard perçant. Elle regarde tous les gens. Tous les gens la suivent du regard. Puis subitement son corps tendu se relâche… en poésie, en musicalité.


Ses bras, ses jambes s’allongeaient au fil de son discours politique. Un discours qu’elle agrémente avec quelques refrains saccadés de poésie engagée que le spectateur lit en arabe et en anglais sur écran.


Puis la musique du genre classique, jazzy, contemporaine ou carrément confondue et du charabia de gicler comme le sang de tous les coins et Anne Teresa de Keermacker de traduire les scènes qui passaient sur écran géant. Si concrète, si saisissante, esquissant sa narration avec des mouvements qui se reposent sur des formes originales. En carré, en triangle, en cercle, en quête de lumière. Lumière de Dieu sans avoir recours à la bigoterie. Mais juste une lumière pour raconter l’amour, la marche diabolique, la joie, la douleur, l’espoir, le désespoir, la paix (avec nous-mêmes) et la violence et tous les excès, les délires. Sa danse est une œuvre et son Once est un ouvrage psychanalytique, un fruit d’imagination, un nouveau langage, un nouveau dialogue à instaurer et qui doit se poursuivre dans l’esprit de la réconciliation. La réconciliation avec le corps, le texte parlé, chanté et toutes les formes associées, collées et arrangées avec talent et compétence et surtout avec son propre style qui est à la fois semblable et dissemblable de celui de son aînée Pina Bausch.


Le tout Tunis artistique était-là, charmé par cette éternelle jeune de la danse, au sommet de ses 48 ans et au faîte de son art. «J’ai toujours rêvé de l'inviter. Mais cela m’a été impossible, car elle coûte cher», a lancé Syhem Belkhodja de l’Association de Ness El Fen. Et d’ajouter: «Ce n’était pas donc possible au Printemps de la danse de Carthage. Mais la voilà parmi-nous. C’est l’essentiel et on ne remercie jamais assez Tarak Abou Alfoutouh de la Young Arab Theater Find (Yatf) qui nous a offert ce plaisir de la chorégraphie magistrale».


Le directeur de la Yatf était aux anges lui aussi, à voir la foule qu’a drainée la «baronne» (c’est ainsi qu’il aime l’appeler) de la danse engagée. Il était fou de joie au sortir du TMT et n’en croyant pas ses yeux, ravi de collaborer avec des Tunisiens et Tunisiennes sérieux. «C’est génial», dit-il avec un large sourire.


 


Z. A.




Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com