Hiroaki Umeda : « Mon corps est ma voie pour exister »






D’une terre à une autre, il erre avec un corps otage, en quête d’une expression libre. Hiroaki Umeda, japonais de pure souche comme son nom l’indique, s’est réfugié dans la danse contemporaine pour se dessaisir des moules de la tradition et des préjugés.


 


Que signifie pour vous être danseur ? Quelles sont les responsabilités que vous ressentez et quels rôles pensez-vous jouer ?


La danse n’est pas pour moi un moyen, c’est un objectif majeur. En dansant, je cherche à m’exprimer pour confirmer mon existence, ma présence en tant que corps dans un espace. Je danse donc j’existe, c’est très simple, mais aussi c’est très compliqué car je relis les rapports possibles et même imaginaires que le corps peut entretenir. Le corps est ma voie pour confirmer mon existence. J’ai fait des études universitaires en photographie, mais je me suis rendu compte par la suite que les capacités expressives de la photo sont limitées par rapport à celles du corps. Quand on danse, on s’exprime en temps réel et librement. Chaque pas, geste ou regard est une vraie confirmation de cette tentative de tisser une liaison entre le corps et l’espace. Je suis danseur et fier de l’être et je n’ai jamais regretté ce choix.


 


La rencontre avec le célèbre chorégraphe japonais Saburo Teshigawa vous a marqué. Pourquoi avez-vous ressentis le besoin de danser et que reste-il dans votre mémoire de ce premier contact avec la danse ?


J’ai découvert la danse contemporaine, pour la première fois, à travers le corps de Saburo Teshigawa. Son talent m’a subjugué. J’ai été étonné, émerveillé de découvrir à quel point ce corps matériel peut nous aider à nous exprimer, à aller loin des sentiers battus. Une sensation intense, délicieuse et étrange qui m’a donné cette envie de danser. J’avais vraiment un désir fou de me lancer dans la danse et d’être à l’écoute de mon corps…C’est une forme de réconciliation entre le matériel et l’immatériel. J’ai été en train de me chercher à travers la photographie, mais la danse m’a apporté la réponse, m’a mis sur le bon chemin. Alors, j’ai intégré la compagnie de Teshigawa pendant deux ans. J’ai dû payer beaucoup d’argent pour suivre des stages afin d’apprendre les techniques. Sincèrement, j’ai rêvé de rencontrer ce grand chorégraphe japonais en direct, mais je n’ai pas eu cette chance. J’ai appris la danse classique, le Hip Hop, la danse contemporaine…pour découvrir les techniques de base et pour nourrir ce besoin de m’exprimer. C’est une expérience très enrichissante qui m’a permis de me faire une idée claire sur cette forme d’expression artistique qu’apporte le corps.


 


Vous débarquez toujours en solo. Pourquoi avez-vous opté de danser en solo dans des créations signées dans le cadre de votre compagnie privée S20 ?


La naissance de S20 est venue pour supporter mes réflexions face à ce corps que j’essaie de placer dans l’espace comme n’importe quel objet, afin de relire ses messages et de décortiquer ces liaisons directes et indirectes avec tout ce qui l’entoure. Je suis toujours seul sur la scène parce que je pense que c’est difficile de partager une expérience personnelle avec quelqu’un d’autre. Le rapport de mon corps avec l’espace repose sur une écriture individuelle, très personnelle. Une écriture propre à moi qui me dévoile, qui jaillit de mes tripes, de mon âme, où l’inconscient croise le conscient, les références s’entremêlent pour libérer le corps…Sur la scène, mon corps est très «impulsif», loin de toutes les formes de contrôle ou d’autocensure.


 


Alors quels rapports entretenez-vous avec la musique ? Qu’est-ce qui est le plus important pour vous: être danseur, vidéaste, photographe ou musicien ?


La danse et la musique vont de pair. Ces deux expressions sont pour moi inséparables, l’une est la traduction de l’autre. La musique est un support incontournable pour aller loin dans ce dialogue avec l’espace, avec le monde car elle fait partie de l’espace. Les notes musicales, la voix humaine meublent l’espace et ce constat est très important dans ma démarche artistique. 


Je suis danseur tout simplement et je fais appel à toutes les expressions artistiques qui peuvent m’aider à atteindre mon objectif. Je suis juste un danseur qui puise dans son for intérieur pour s’exprimer. Mon corps change dans l’espace…Je bouge d’un point à un autre pour découvrir ce qu’il y a autour de moi, en essayant de comprendre cet espace.


 


Si vous revenez en mémoire à vos débuts, il y a six ans, quelles étaient les réactions des programmateurs culturels japonais ? Est-il facile de faire de la danse contemporaine dans une société réservée comme la vôtre qui s’attache fermement à la danse traditionnelle?


Non ! J’ai trouvé beaucoup de difficultés surtout avec les directeurs des théâtres et des salles de spectacles, car la danse contemporaine n’a pas encore son public au Japon. C’est un terrain qui n’a pas été jusqu’aujourd’hui bien exploré et c’est notre responsabilité. Nous devons lutter pour parvenir au public et pour imposer cette expression corporelle contemporaine. Mais, je pense que le regard des japonais est en train de changer et qu’on commence à accepter de plus en plus la danse contemporaine. Je suis très optimiste. Personnellement, après ces difficultés que chaque danseur, dans n’importe quel pays du monde, peut affronter, je commence à trouver ma place sur les scènes de mon pays. Le public japonais est très exigeant. D’ailleurs, prochainement, je donnerai un spectacle chez moi, au Japon, dans un joli théâtre…C’est un pas en avant par rapport aux lieux où j’ai fait mes premiers pas de danseur. C’est très important et très encourageant ! Je pense que mon succès européen m’a aidé à m’approcher de plus en plus de la jeunesse japonaise.


 


Quel bilan faites-vous de votre tournée dans le cadre de Meeting Points 5 ? Et avec quelles impressions rentrerez-vous ?


De Beyrouth au Caire, la réaction du public m’a paru presque identique. Dans le sens où j’ai été très impressionné par cette curiosité et cet enthousiasme qui ont rythmé mes performances. C’est pour la première fois que je débarque sur une terre arabe et j’ai beaucoup aimé la réaction de ce public jeune et chaleureux, venu à la découverte de mes spectacles. Côté technique, les conditions de prestation n’étaient pas les mêmes à Beyrouth et au Caire. Au Liban, tout a été réglé comme sur du papier à musique. L’organisation a été meilleure ! Au Caire, j’ai dû adapter mes chorégraphies à ce nouvel espace. Mais c’est toujours une belle et nouvelle expérience pour moi.


 


Interview réalisée par Imen ABDERRAHMANI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com