«Une âme frustrée en délire» : Comme une boule de cristal brisée





Le roman que vient d’écrire Tayeb Daldoul est une sorte de fresque fortement colorée par les tons d’un imaginaire fécond. Mais aussi accentuée par une touche tendre et acide à la fois qui vient du cœur et des tripes de l’auteur.


 


Tayeb Daldoul est au seuil de ses cinquante ans de passions. de ce tronçon de vie, vingt-sept berges sont affectées par une paralysie qui l’a condamné à pédaler sa route sur une chaise roulante.


Son roman «Une âme frustrée en délire», imprimé à Dar El Maâref, Sousse, et paru à compte d’auteur en juillet 2007, raconte la blessure jusqu'à la moelle d’un homme qui aime se débattre à contre-courant et qui n’a pas l’intention d’en vouloir à quiconque.



L’enfant de Touza, un petit bourg du Sahel à quelques barres de la ville de Jammel, a couché noir sur blanc tout le périple qu’il a vécu. Dans le moindre détail. Mais il l’a enrobé d’un voile positif qui bouleverse et qui ne choque pas… D’apparence.


C’est tout un univers peuplé de personnages attachants qui s’aiment, qui se répugnent, qui s’entraident et qui esquissent un bloc de société un brin particulière. C’est scruté avec un autre regard. Avec une rare sensibilité qui en dit long sur le calvaire au quotidien que vit avec philosophie et rage à la fois le romancier.


Dans ce livre très touffu où rien n’est laissé au hasard ni en marge, il y a une petite et grande histoire à raconter. La jaquette qui exprime le drame d’un accident sur une route déserte scelle 230 pages écrites avec sincérité. Des pages tatouées par le destin et le sort d’un homme assis, presque immobile, et qui voit les autres tourner dans le sens qu’il ne faut pas emprunter.


Les autres sont parfois assez insensibles mais il leur trouve toujours des circonstances atténuantes. Le romancier les extrait de la réalité et les prend avec lui dans un rêve. Sur des nuages où il peut causer avec eux et exprimer de vive voix son chagrin.


Sur sa machine à écrire, il a invité ses personnages pour un bal de réconciliation indirecte. C’est là où il a déversé ce qui le démange dans son for intérieur et qui lui fait tant de mal, même s’il ne le dit pas à haute voix. Ça ressort d’entre les lignes qu’il dessine avec des mots assassins, des mots de douleur intense, des mots de franchise et de pureté.


Ses personnages accrochent par leur comportement aveugle et innocent à la fois. Il leur a choisi des noms troublants de bonté et de sensualité. Ils sont Montassar, Mahjoub, Khalil, Malek, Yasmine, Karima et les autres. Tous se pavanent devant ses yeux et marchent sur leurs jambes sans crouler sous le poids du handicap. Tous soucieux ou non de son état de «loque humaine» qui a le droit de rêver. D’aimer et de ne pas craquer devant ses atroces souvenirs. Mais pour ne pas craquer, il fallait qu’une tribu de mentalités change. Pour alléger les souffrances des uns et des autres. A commencer par le traitement des gens entre eux. Les gens des bureaux avec leur cortège de mépris. Ou de fortes sensations qui ne font qu’aggraver le malaise des «malades» ou des gens qui ne leur ressemblent pas. Les autres gens, il les a croisés dans des sites qui valsent entre le réel et le non réel. Ce sont des régions dans le Sud, dans le Nord, à l’Est et à l’Ouest et qui ont une âme. Une histoire chantée par ses occupants d’antan et d’aujourd’hui. Où on a érigé des bâtiments qu’on a remplis d’une ribambelle de bonnes personnes, de traditions, et de rêves. Où on peut s’évader, le temps d’une escapade d’amour ou d’une fugue quelconque. Pour éviter les routes bondées et le vacarme inutile qui ne mène nulle part. Sauf le monde de démons qui rôdent autour d’un monde fait au départ de «malek» (ange), qui rencontre d’autres malek(s) sur le même banc, au calme des buissons, dans un site résonnant de chant d’oiseaux et des murmures de doux sentiments. Des amoureux qui ne s’abandonnent jamais. L’abandon ou l’auberge de fatigue est toujours-là, au coin de toute rue, à chaque marche avant de recevoir une «pension» de gaieté et qui tarde à venir.


Le roman de Daldoul oscille entre le proprement dit et le non-dit dans un style élégant et chamarré de bonnes notes. D’où la musicalité qui sort de chaque arcane du mot utilisé. Des mots, des phrases et des pages qui en disent long sur la grande culture de l’auteur. Une culture bilingue et même trilingue. Chaque sensation est exprimée dans un champ de couleurs qui ne déteignent guère. D’où la force de la plume en soie de Tayeb Daldoul. Un livre fort de sensations, de rythme, de savoir-faire pour marier les fils de son histoire, très bien festonnée malgré l’amertume du sujet. Et c’est pour cette raison-là que le roman «Une âme frustrée en délire» nous touche à plaisir. Le plaisir de se promener entre les lignes, les rêves et les labyrinthes de la réalité. Qui reste tout de même frustrante. Un roman certes épais, mais transparent comme du cristal et qui se lit d’un seul trait.


 


Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com