Rencontre à la Fondation Temimi : Quand le théâtre raconte… Moncef Souissi





Oui. Encore un Moncef Souissi sur les devants de la scène s’attaquant à tout ce qui nuit actuellement à la santé du 4e Art. La Fondation Temimi pour la Recherche scientifique et l’Information (FTRSI) l’a invité hier pour parler des années de gloire en présence de Béchir Ben Slama, ancien ministre de la Culture et une foule d’hommes du gouvernement de cette période là. Des témoignages d’une rare éloquence.


 


Après (au cours et avant) les 13es Journées Théâtrales de Carthage qui ont eu lieu à Tunis entre le 30 novembre et le 9 décembre, il y a eu beaucoup de bruit dans la cité. Les commentaires et autres appréciations sur le paysage culturel en général et théâtral en particulier se sont multipliés à tort et à raison et il y a eu de quoi meubler les espaces des supports médiatiques de la place.


Nous pensons ici notamment à Moncef Souissi, une bête de scène qui ne recule devant rien pour garder (et jalousement) le théâtre de son pays. Invité souvent sur les plateaux de nos différentes chaînes (publiques et privées) de télévision et n’ayant pas la langue dans sa poche, l’homme parle à cœur ouvert sans ménager quiconque. Sur nos quotidiens et autres hebdomadaires, Moncef Souissi fait la Une ces derniers temps.


Bien sûr... à force de l’écouter, on sait maintenant d’avance de quoi il parle. Tout d’abord, il passe en revue les grands événements ayant trait au théâtre et qui ont tout naturellement un étroit lien avec son parcours personnel. Mais il avoue tout de même qu’il n’oublie jamais tous ceux qui l’ont influencé ou aidé à s’épanouir dans son art : «Dans la vie il y a des gens qui vous font aimer ou haïr une chose. De mon côté, j’ai trouvé tout le soutien de Hassen Zmerli qui m’a familiarisé avec le théâtre grec et c’était le déclenchement de toute une carrière, de toute une vie», a-t-il expliqué.


Certes ce théâtre a nourri l’imaginaire de Moncef Souissi qui a trouvé son bonheur à l’Institut des Arts du théâtre à Tunis avant de se rendre à Paris pour perfectionner sa passion de toujours auprès de plusieurs théâtres nationaux français. Comme celui de Saint Etienne. Mais c’est le Festival d’Avignon qui l’a marqué le plus. «Quand je vois ce lieu de pèlerinage grouillant de gens de tout bord, ça me touche. Jeunes et moins jeunes, hommes et femmes campent dans la ville pour faire vivre le théâtre et rien que le théâtre. La cité devient du coup un immense théâtre. Tous les espaces deviennent des scènes. Places publiques, garages, hangars et autres sans oublier le Théâtre romain et encore mieux le Palais des Papes s’ouvrent de 10 heures du matin au lendemain vers trois heures avec seulement quelques six heures de repos pour reprendre d’affilée le même rythme le jour suivant. Cela me fascine depuis toujours...», raconte Si Moncef qui se souvient du début des années 1970 où il a beaucoup donné au pays.


De 1976 à 1978, à la tête de la Troupe théâtrale de la Ville de Tunis il a réalisé la première session-hommage de Aly Ben Ayed. Mais auparavant, on lui reconnaît la fondation en 1967 d’une troupe professionnelle au Kef avec le concours du gouverneur Abdessalem Kallal. «C’est un plaisir de revoir ce monument de notre théâtre. Je ne peux que le féliciter et apporter mon témoignage à cet homme qui a beaucoup donné à la culture au Kef. Cet homme n’avait à l’époque que 22 ans et beaucoup d’énergie. Tout ce qu’il m’a demandé : un salaire, une maison de fonction et un budget. J’ai illico répondu à son ambitieux projet et il a été à la hauteur. Comme vous savez, l’ex-président, feu Habib Bourguiba, affectionnait le théâtre. A chaque fois qu’il se rendait au Kef, il assistait aux répétitions. A l’écart de Moncef, il m’a dit une fois : «Ce petit a quelque chose dans le ventre et il ira très loin. Occupez-vous de lui». Le président s’est permis même d’intervenir pour que Si Moncef ramasse un peu de sa pièce «Hani Bou Derbala» jugée longue et étirée sur 2 heures trente. De ces années-là, tout le monde s’en souvient. Il y a eu une vie culturelle. Des colloques et des concerts et le Festival de Jugurtha d’Histoire et des Sites a toujours drainé la foule de l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre... Nous avons lancé en 1966, le tourisme culturel. On a restauré Kesra, un village berbère, puis Makthar et les plus anciennes maisons de notre histoire dans le coin du Sers et la grande basilique byzantine, convertie en une mosquée tout au début puis, après la construction de la grande mosquée du Kef, le bâtiment classé patrimoine mondial a été restauré pour le bonheur des chrétiens du monde qui le visitent très souvent. D’autres projets ont pris forme dans ce Kef romain comme d’autres ont été plus tard stoppés et étouffés sans raison. Mais dans cette ville, il y avait ce matelas culturel dont nous avons essayé d’ôter toute poussière et Moncef Souissi était avec nous, cet homme qui aime l’aventure et le défi. Je ne peux que m’enorgueillir d’avoir croisé sur mon chemin un homme aussi engagé que Si Moncef», se souvient M. le préfet.


 


Théâtre et politique: une fusion


De cette même période, Tahar Boussemma, avocat et ex-gouverneur, nous parle de cet homme qui a toujours brillé: «Si Moncef était mon élève à Ibn Charaf alors que j’étais surveillant. Cet élève a toujours émergé. Un élève certes turbulent, mais fort intelligent. C’était le temps des pôles. Et Moncef est aujourd’hui un pilier. Tout comme Zmerli et Ben Ayed. Mais aussi tout comme Mohamed Driss. Lui aussi reste un monument de notre théâtre. Si Moncef a son propre jugement sur son collègue et il peut être objectif comme subjectif. Moi, en tout cas, j’ai mon jugement, pas en tant que connaisseur dans cet art, mais comme préfet. Mon rôle était de répondre à la volonté des citoyens. Avec Moncef Souissi, le programme de Gafsa dans les années 1970 a bien fonctionné. La création de la troupe professionnelle à Gafsa avec Raja Farhat a ajouté un plus culturel dans la région», a précisé Me Boussemma.


Et pour rendre hommage à César, il ne faut pas oublier que Moncef Souissi a trouvé tout l’appui de deux ministres. «C’est sous l’égide de Chedly Klibi que la culture en Tunisie s’est bien épanouie. Mais aussi, notre culture a fleuri sous la houlette de Béchir Ben Slama», précise l’homme de théâtre en guise de reconnaissance.


«Je considère Si Moncef un homme de culture et ce qu’il a fait se raconte dans des livres. A cette époque, j’ai voulu faire plus. Le premier juin, j’avais un rendez-vous avec Bourguiba avant de me rendre le lendemain dans l’ex-URSS pour accélérer les discussions autour d’un espace de théâtre prévu à El Menzah. Le terrain a été même acheté. Dix-huit jours avant, j’ai dû quitter le ministère. C’était le 12 mai 1986… Et je n’ai pas pu aller plus loin…», raconte le ministre de l’époque Béchir Ben Slama. Lui qui, de l’avis de tout le monde, a été l’un des rares à soutenir la culture et les gens de la culture.


A cette époque-là, Tunis a été doté d’un théâtre national, de Beït Al Hikma, d’un festival international de théâtre et d’une batterie de lois qui a donné ses fruits dans le paysage culturel du pays.


«Si Moncef se bat tous ces derniers jours à droite et à gauche par patriotisme et je le salue mille et une fois pour le souffle qu’il a…», a notamment ajouté Béchir Ben Slama, ministre de la Culture pendant six années consécutives et qui a participé à une épopée quasi révolue. Culturellement parlant, d’après les propos de Souissi. Ce dernier a déroulé ses souvenirs doux et amers à la fois en trois petites heures. Très insuffisantes pour lui pour raconter son passage dans les pays du Golfe, ses 60 pièces écrites ou traduites, ses festivals qu’il a créés. «Je ne suis pas un homme politique mais un homme de théâtre. J’ai une éducation patriotique ancrée dans la moelle et mon rêve de toujours est de voir Tunis comme Avignon. J’ai été hanté par cette idée et la création du festival euro-méditerranéen de la Goulette à la Karraka était dans ce sens. Je n’ai rien apporté de nouveau. Tout ce que j’ai fait, c’est d’adapter le théâtre européen dans notre société et mon projet était de rassembler ceux qu’on a voulu exclure autour d’un projet de qualité et élitiste. Ce qui se fait  aujourd’hui dans nos murs est à regretter. Nous n’avons pas le droit de détourner les gens du théâtre. Le théâtre c’est la vie de ces gens. C’est un reflet de leur quotidien. Toutes les autres idéologies des artistes plasticiens, des romanciers, danseurs et autres structures de cirque versent dans le théâtre. Le théâtre rassemble tous les théâtres et c’est la crème de toutes les écoles…», confie Si Moncef sans oublier aucun chaînon de son collier de passion.


A ce sujet, Abdeljalil Temimi s’est demandé pourquoi nous n’avons pas encore un Musée de théâtre chez nous comme c’est le cas en Turquie, en France et ailleurs et y aura-t-il un jour un espace privé estampillé au nom de Souissi. La question est restée ouverte pour un autre rendez-vous.


 


Zohra ABID




Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com