Abdelaziz Gorgi n’est plus : Adieu maître






La famille artistique et culturelle tunisienne vient de perdre, hier à l’orée du jour,


un de ses membres les plus marquants. Après avoir légué à sa patrie un coffret inestimable de son art et talent, Abdelaziz Gorgi nous a quittés pour un monde meilleur. Il avait 80 ans.


 


Jusqu’à la dernière minute de sa vie, Gorgi, le «dompteur de l’espace», s’est donné à l’art et à la création. Au printemps dernier, le maître alors qu’il était souffrant et ne se tenant qu’à peine debout, a tenu à montrer ses œuvres fraîches aux amoureux de l’art. Le vernissage a eu lieu un dimanche matin à la galerie Ammar Farhat, de Sidi Bou Saïd, que dirige la fille du défunt Aïcha.


L’exposition a drainé un monde fou. Pas uniquement parce qu’il s’agissait d’un Gorgi, au sommet de son art. Mais peut-être parce qu’on avait pressenti que c’était la dernière fois où on voyait le peintre de Tunis. Quelques mois auparavant, il avait accroché ses toiles, ses encres de Chine, ses gouaches et autres  tapisseries sur les murs de sa galerie (et atelier), sise au Belvédère pour un bon bout de temps avec un groupe d’artistes. Ses sculptures avaient aussi leur place royale dans l’espace. Il avait sa propre logique d’organisation enjouée et nerveuse à la fois. Et qui porte dans ses entrailles ses fantasmes à lui et à son environnement.


Que peut-on aujourd’hui dire de cet éminent créateur? D’être tout d’abord reconnaissant au père qui était toujours pris par la fièvre de la modernité. Son empreinte est quasiment partout. Dans les lieux publics, dans les halls des banques, chez les privés et collectionneurs…  


L’homme, on le sait, avait toute une vie grandement peuplée. Il avait de son vivant souvent crée l’événement, que ce soit dans son pays natal ou à l’étranger. Il s’est distingué par son propre discours. Son langage était simple. Mais direct. Gorgi avait son style bien à lui pour dire la vérité sans se cacher derrière les lignes. Ses couleurs sont crus et même acides. Son monde amusant et amusé, se balance sens dessus-dessous au gré de ses délires renouvelés ; Au gré de ses femmes scintillantes, au gré de ses gentils ogres en forme de poisson, au gré de ses hommes en «tarbouches» qui lui ressemblent tant.


«Abdelaziz Gorgi a insufflé aux symboles traditionnels une nouvelle vie, encore plus intense et encore plus troublante: on doit se dévêtir de tous les accoutrements et ôter tous les masques lorsqu’on va vers la toile… Le tableau est un peu le miroir de nos âmes…Par conséquent, il n’y a pas de place pour les tricheurs…Abdelaziz Gorgi a le mérite d’avoir exploré le non dit, l’inconnu et l’inconscient de l’aire culturelle tunisienne… Il a ouvert les portes du mythologique au sein de l’espace pictural tunisien. Longtemps restés muets, les symboles berbères et arabes ont trouvé en Abdelaziz Gorgi un lecteur averti….», écrit le critique Mustapha Chelbi dans le tome I du Grand album des Beaux – Arts, paru en 2006.


Dans «L’aventure de l’Art Moderne en Tunisie», paru chez Simpact Editions en 1997, l’écrivain, poète, peintre et critique d’art, Ali Louati, a notamment écrit sur l’un des plus modernistes de l’Ecole de Tunis : «Il a toujours appréhendé la réalité extérieure en plasticien, plus soucieux de recherches et de solutions formelles que d’exactitude documentaire dans la description du milieu traditionnel dont il tire les thèmes de ses œuvres …. ». Et d’ajouter : «Comme la plupart des artistes de l’Ecole de Tunis, Abdelaziz Gorgi puise ses thèmes dans l’univers de la vie traditionnelle: types humains, fêtes, métiers artisanaux scènes coutumières…, mais il ne semble pas soucieux de fixer une mémoire menacée. Pour Gorgi, l’œuvre est une organisation précieuse de formes, la référence à la réalité se décante à travers les symboles; et la poésie n’est pas celle du réel décrit, mais plutôt du déploiement libre et savant du graphisme».


Abdelaziz Gorgi est né à Tunis en 1928 dans une famille qui vivait de la fabrication et du commerce de la chéchia. Il a fait l’Ecole des Beaux – Arts de Tunis et reçu une formation en céramique au célèbre atelier Plisson. Il fut aussi élève à l’autre atelier parisien Fernand Léger. Il a été notamment président de l’Ecole de Tunis succédant à Yahia Turki, mort en 1969. Quatre ans plus tard, il a ouvert sa galerie privée dans le quartier du Belvédère de Tunis. Il y a exactement deux décennies, l’homme a ouvert la galerie Ammar Farhat de Sidi Bou Saïd. Où il sera inhumé aujourd’hui à 15 heures. Artiste et ami, repose en paix dans le Paradis éternel et que Dieu t’accorde Son infinie Miséricorde. Les Tunisiens ne t’oublieront jamais. Par tes œuvres, tu resteras toujours présent. 


 


Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com