«Nulle part dans la maison de mon père» d’Assia Djebar : Sur les traces d’une mémoire intimiste





Parmi les invités de marque de jeudi dernier sur le plateau de F3 pour l’émission «Ce soir ou jamais», l’écrivaine française d’origine algérienne, Assia Djebar, a retenu notre attention. La première élue du Continent africain à l’Académie Française en 2005, au fauteuil 5 succédant à Georges Vedel, au Panthéon du savoir, vient de gratifier les amoureux des belles lettres d’un autre roman. «Nulle part dans la maison de mon père»,  paru il y a quelques jours chez Fayard, est d’après ceux qui ont eu la chance de le lire,  une fresque de petites histoires sur le pays au million de martyres. 


 


«Après plusieurs fresques historiques évoquant l’Algérie, Assia Djebar, s’abandonnant à un flux de mémoire intimiste, nous donne son livre le plus personnel. Elle ressuscite avec émotion, lucidité et pudeur la trace d’une histoire individuelle dont l’ombre projetée n’est autre que celle de son peuple. Grandissant entre deux mondes, entre un père instituteur et une mère majestueuse qui lui fait découvrir la magie des fêtes féminines, une fillette porte, en même temps qu’elle découvre le «monde des Autres» à travers sa passion des livres et les confidences d’une amie de pensionnat, un regard fasciné sur son époque: bals européens donnés sur la place du village, prolétaires indigènes guettant dans le noir…Lorsque la famille s’installe à Alger, la mère se mue en citadine à l’allure européenne et l’adolescente entame une correspondance secrète. Une histoire d’amour s’esquisse. Dans Alger où la jeune fille ne cesse de circuler, après ses cours au grand lycée, elle s’enivre d’espace et de poésie. Un an avant une explosion qui secouera tout le pays, l’amorce de cette éducation sentimentale va-t-elle tourner court? Et la romancière de conclure : «Pourquoi ne pas te dire, dans un semblant de sérénité, une douce ou indifférente acceptation: ne serait-ce pas enfin le moment de tuer, même à petit feu, ces menues braises jamais éteintes? Interrogation qui ne serait pas seulement la tienne, mais celle de toutes les femmes de là-bas, sur la rive sud de la Méditerranée…Pourquoi, mais pourquoi, je me retrouve, moi et toutes les autres : «nulle part dans la maison de mon père»?», écrit dans sa note de présentation l’éditeur.  


D’après cet aperçu, l’enfant de Cherchell, (de son vrai nom Fatima-Zohra Imalayène) n’a pas changé, à presque 72 ans, d’un iota de sa nature de toujours. Pas une seule ride. Car Assia Djebar est toujours égale à elle-même, fraîche, engagée et toujours partante dans tout ce qui a trait avec l’humain et l’humanité. C’est-à-dire fière de son éducation, de sa terre natale et toujours cette emportée avertie pour la cause de la femme, surtout. A partir de son propre vécu. «Pas uniquement. Je suis aussi d’expression arabophone», lance-elle tout de suite à l’animateur de F3 quand il l’a présentée avant-hier soir au début de son émission comme francophone. Assia Djebar maîtrise d’un autre côté l’italien, l’anglais et les autres expressions latines et connaît. Comme sa poche, dans toutes les tournures de la bonne et faste littérature. 


«J’ai connu Assia Djebar de très près. On a même partagé, fin des années 1950 la même chambre dans un foyer parisien. Elle a opté pour des études d’histoire à l’Ecole normale supérieure de Jeunes filles de Sèvres. En 1956, en raison de guerre en Algérie, l’étudiante, tout comme ses concitoyen(ne)s aux universités françaises de cette époque a fait la grève de la faim et n’a pas passé ses examens. Une année plus tard, elle nous a surpris par sa «Soif», son premier roman. Puis quitte l’école pour rentrer chez elle…Quelques années plus tard, on a appris qu’elle a repris ses études d’histoire à Rabat, et épousé l’écrivain Malek Alloula…», se souvient la philosophe tunisienne Fatma Haddad. C’était, il y a deux ans lors d’une rencontre autour de l’œuvre d’Assia Djebar, organisée par François-Georges Barbier, directeur de la Médiathèque de l’avenue de Paris, gérée par l’Institut français de Coopération.  


On a, certes perdu de vue Madame. Mais de par ses écrits, l’Algérienne a arraché sa place au soleil. Nous lui avons lu «Rouge l’Aube», (1969), une pièce pour la scène qu’elle a coécrite avec son second mari Walid Carn avant de se remarier une nouvelle fois avec son Alloula, alors qu’elle était à l’université d’Alger.


Dès l’aube des années 1980, madame ne peut plus retenir sa plume. Et ne peut plus étouffer tout ce qui la tourmente de l’intérieur. Et cette angoisse de l’écriture. Assia Djebar, là où elle réside en France ou aux USA, ou parfois en Algérie, elle écrit. Et son encrier est toujours plein. A flot.


L’auteur des «Impatients» (1958) et «Enfants du nouveau monde» (1968), avec son goût pour la littérature a écrit dans tous les genres. Dans son panier de romans, de poésies, de scénarios pour le grand ou petit écran, et on pense ici à notamment La Nouba des femmes du Mont Chenoua et La Zerda ou Le chant de l’oubli- deux films primés en 1979 à la Biennale de Venise-, que les Tunisiens (de 40 ans et plus) ont vus lors des premières sessions des Journées cinématographiques de Carthage, on compte plus d’une quinzaine. Actuellement, tous ses écrits circulent dans pas moins de 21 langues de par le monde. Tout est hommage à la résistance, tout est pour le statut de la femme, tout est un hommage à la mémoire… Tout est écrit avec un style singulier. Une élégance dans le texte et une finesse dans la langue de l’autre qui s’inspire de la langue maternelle. Avec une construction irréprochable dans la narration. Où loin de la Coupole des immortels, Madame mêle les histoires vraies à la fiction et qu’elle veille à enrichir avec quelques bribes de sa propre biographie. Ce qui donne à son œuvre de mémoire humaine un teint de sincérité. Ceci, on le retrouve dans quasiment tout ce qu’elle a couché sur son papier de création. D’après les articles de presse parus dans les journaux français, ainsi que la note de la maison Faillard d’édition, le dernier né d’Assia Djebar, n’a coupé ni avec son enfance algérienne et le cordon ombilical de la langue de Molière qu’elle maîtrise tant. Et qui lui a valu les honneurs de la France entière. Nous attendons impatiemment l’arrivée dans nos librairies de «Nulle part dans la maison de mon père», pour le plaisir de le lire. Ministère de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine et autres privés n’ont pas à nous priver de ce bijou de mémoire intimiste et personnel, si on empruntait la formule de l’émission de F3.


 


Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com