«Jùnùn» : Une chronique éclatée sur écran !





Pauvreté, abandon, exclusion, délinquance, manque d’affection et de repères, et folie meurtrière animent la tornade des émotions et fait tourner le cercle vicieux de la chute vers le bas. Dans Jùnùn en images de Familia Production, projeté lundi dernier sur l’écran de CinemAfricArt en première pour le public, venu en bon nombre, il y a de quoi respirer de l’oxygène pur et sain. Jùnùn impose le respect et se défend sur plusieurs plans.


 


Les Tunisiens et les Tunisiennes ont eu auparavant l’occasion (la bonne) de voir Jùnùn. Une pièce de théâtre qui a fait beaucoup de bruit dans la cité et fait couler à flot l’encre des critiques de la place. Ceux qui ont raté l’événement qui s’est prolongé des saisons entières étaient rares. Au bonheur de nos étudiants et lycéens, une foule de cycles de représentations ont eu lieu d’une façon périodique ou spontanée faisant découvrir, et le texte et la maladie ou encore l’art de mettre en forme couleurs idées.


 Sur cette pièce, il y a eu donc une série de rencontres. Les amoureux du 4ème Art ont pu assister à des débats sur le thème ou sur la conversion d’un texte couché sur papier vers une écriture vivante et animée. «Chronique d’un discours schizophrène» de Néjia Zemni, paru dans les éditions L’Harmattan-Paris, a pu quitter les librairies et bibliothèques pour plus de projecteurs. Et en tombant dans de bonnes mains, le livre a beaucoup gagné en notoriété. Adapté, surtout, par les gens de Familia Productions, l’ouvrage s’est étiré sur d’autres cieux et s’est beaucoup épanoui.


Après le succès fou de Jùnùn sur scène, les cinéphiles ont aussi leur droit de voir autrement l’œuvre. Et pour leur petit bol de plaisir, Jaïbi, l’homme fort des tréteaux n’a pas reculé pour métamorphoser l’acte en image.


 Pour ce, il a bien évidemment compté sur les pros. En faisant appel en premier lieu à Jalila Baccar, son effigie de toujours. Puis à un Mohamed Ali Ben Jemaa, une star bien de chez nous qui se fait de plus en plus remarquer. Bien évidemment, Fatma Ben Saïdane ne peut qu’être de la partie. Elle est pour Familia Productions un élément nécessaire comme est le sel dans un bon plat servi par un cordon bleu. Elle a son petit grain de talent qui ne se dément pas. Pour le reste, Awatef Jendoubi, Besma El Euch, Kais Aouididi et autres Karim El Kéfi ont aussi de l’art à en revendre. Jaïbi n’a pas aussi oublié quelques noms de bonne réputation. Raouf Ben Amor, Mohamed Kouka, Ramzi Azaëz et Slah M’Saddek trouvent, d’autre part, un réel prestige de se joindre à la fratrie. Leur passage éclair dans le Jùnùn en film a ajouté un petit quelque chose à l’écran. D’autres petits rôles de quasi figurants ont été confiés à des figures connues de la place.


Ceci pour donner une idée précise sur le jeu de l’interprétation. Mais côté réalisation et idée globale, Jaïbi a invité autour de son plateau les meilleurs assistants. L’image s’est profilée impeccable traduisant l’exigence d’un texte dur à exprimer. Les couleurs ont tendance à virer sur un rouge de feu, un rouge de forte passion, de massacre, de sang, balayées de temps à autre par un éclairage vif et sombre à la fois. Bien vu.


Que raconte le film Jùnùn ? C’est toujours un Jùnùn. Du jùnùn tout court…, et tout long, tout profond. Dans sa version théâtrale comme dans sa version mère de Néjia Zemni. C’est-à-dire une folie. Un monde esquissé en dehors des normes. Un cas à part, qui peut prendre part à tout un chacun. Un cas mouvementé qui a pris son éclosion à partir d’un milieu tissé dans la délinquance, passant par le tsunami de la morale de père en fils et de mère en filles. Un phénomène nourri dans le giron de l’exclusion et bercé sur le lit du non-dit et la sortie ne peut qu’être fatale entraînant ruine derrière ruine.


NUN, magnifiquement bien joué par Ben Jemaa, peut être vous et nous. A tout moment, on est ce sujet constamment exposé aux chocs d’heur et de malheur, qui font basculer jeunes et moins jeunes, intelligents ou non. C’est la démission totale de la vie. C’est partir dans son propre monde de solitude. Où il n’y a plus de voie mais un trou noir avec au fond cette voix de l’intérieur qui le hante, qui l’oriente dans le macabre. Ainsi, ce prince des ténèbres qui fait tout ce qui lui plaît se lève à partir de son néant et fait tout ce qui lui passe par la tête, encouragé par une voix. C’est cette voix qui lui ligote les cordes de l’esprit, qui lui dicte sa loi, qui l’assassine et lui donne le goût de se venger, de tuer, de colorer son univers avec du sang. C’est le portrait de notre NUN.


Entre la psychothérapeute, une quinquagénaire divorcée, incarnée à merveille par Jalila Baccar et son patient (à la fleur de l’âge, qui a fait dès sa tendre enfance le tour des maisons de la petite et grande délinquance) un monde à part. Un monde qui se veut proche et de complicité, de flux et de reflux aussi, d’amour et de haine, de pitié et de rejet.


 Sous le pied de l’arbre «généalogique» planté au cœur de la salle d’un asile psychiatrique, devenu une seconde demeure pour le pensionnaire NUN, se nouent les frustrations et se dénouent sur des brisures et des éclats dans la mare de l’incompréhension totale. Une mère pas comme toutes les mères. Un grand frère de toutes les misères et un proxénète averti. Et des sœurs noyées jusqu’au cou dans un océan de maudit sort.


Tout un entourage de vomis qui se déverse à flot, où les nausées pleuvent sans merci. Sans merci aussi, cette société hospitalière qui met des clous et des bâtons dans la cervelle d’une machine gangrenée de naissance et jetant son pus sur cet être morveux et frappé par une syphilis. Qui s’est propagée partout sur sa peau le condamnant à être en quarantaine à vie.


La voix bouillonne à des millions de degrés dans l’intérieur de NUN. Une force le tire vers le bas. Jusqu’au profond des mers. Puis vers le haut dans les décombres des hangars, perchés entre terre et ciel. Le rêve est paralysé, l’issue est sans issue. Pas d’issue miraculeuse. La psychothérapeute ne lâche pas le fil de son espoir. Elle s’accroche contre vents et marées défiant tous ceux qui sont de droit: la petite famille et celle élargie d’une société aussi démissionnaire qu’on ne le pense mettant à la drogue du médicament toute nuisance. A genoux.


 Dans le plus obscur des nuits, Madame se bat, ne tenant parfois qu’à un petit fil effiloché et tente de recoller les morceaux d’un puzzle éclaté, d’une personnalité effritée perdant ses membres et facultés. Elle n’a pas baissé les bras et NUN crie, crie avec toutes ses forces. Il continue à crier, à crier encore et encore, l’écho résonne, résonne au-delà des mosquées et des cieux sans arrêt et NUN crie sans se lasser et la voix, comme du sang, gicle de partout le libérant sans que sa salive ne bave. A ses côtés, elle. Elle, au bout du rouleau, attend… la délivrance. Sa délivrance à elle pour écrire sur sa propre expérience. Lui, n’est au final qu’une simple expérience. Un cas à diagnostiquer et à présenter comme une étude. Un boulot à faire. Une mission de bon sens.


Nous avons, comme d’habitude avec ce ténor de Jaïbi, aimé Jùnùn, le film. Quelques petites redondances se sont glissées dans le texte et qu’on lui pardonne. On lui pardonne aussi quelques autres expressions d’une écriture de premier degré vers la fin de cette fiction de 105mn en 35mm. Nous souhaitons que ce long métrage réconcilie les cinéphiles avec leur salle d’ombre et de…lumière.


 


Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com