Hommage à Aly Bellagha : La touche d’une légende





Récemment, le tout Tunis artistique s’est déplacé jusqu’à la Soukra. Et pour cause. La galeriste Malika Ben Khélil a accroché sur les cimaises de son espace Kalysté trente six travaux de feu Bellagha. Le rendez-vous, placé sous le patronage du ministre de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine, était un précieux moment avec l’art pictural sous toutes ses coutures.


 


De mémoire de journaliste, nous avons assisté à maintes reprises à des expositions de Bellagha à Kalysté. Ce n’est donc pas une première avec cette grosse pointure. Quelques années après sa mort, on y revient avec bonheur pour apprécier le génie de cet artiste qui a marqué le paysage de la créativité de chez-nous, le siècle dernier.


Par ses œuvres, l’homme était ce jour-là comme présent. Son aura était dans tous les coins. Les amoureux de l’art, les amis et bon nombre de sa famille n’ont pas raté l’événement. C’était comme de bonnes retrouvailles. Autour de l’œuvre du disparu, on contemplait traits, styles, fantaisies et libre cours d’un pinceau trempé d’humour et plein de joie. On contemplait aussi les différentes techniques apprivoisées sur divers supports. L’homme, on le sait, passait habilement d’un registre à un autre sans difficulté aucune et gravait sans compter passion et délires d’un imaginaire créatif. Tout en contemplant, on cause sur tel ou tel sujet qu’a abordé Bellagha de son vivant. On se souvient aussi du bon vieux temps, de l’éclosion voire de l’épanouissement des arts plastiques. On se disait avec un brin de tristesse: «qu’avec seulement de petits moyens, les artistes grandement animés par la volonté arrivaient à tutoyer les monstres sacrés de la création de par le monde». Aujourd’hui, on voit beaucoup plus de croûtes que de tableaux. 


L’artiste, membre fondateur aussi de l’Ecole de Tunis, s’est inspiré tout naturellement de sa Médina de naissance. En puisant dans ses ambiances, en les reprenant à sa manière et en insufflant inlassablement de son être. C’était clair dès le commencement. Ses années universitaires en géographie puis de droit à Paris arrêtées à mi chemin n’ont pas fait long feu. Elles ne l’ont pas aussi dérouté de sa passion de toujours qui valse entre l’art et l’artisanat. Au contraire, il a tiré profit des cours de géologie et s’est familiarisé avec le pléistocène. Le fameux Quartier latin, Les Gamins de Paris, Le Jardin de Luxembourg, Montmartre, l’Ile Saint Louis et autres fiefs de créateurs l’ont marqué. Ces influences, on les retrouve délayées entre les masses de couleurs, entre les coulées et les envolées parfois bien dégagées entre les nœuds et les lacis d’une somme de déambulations heureuses qui se croisent et qui se confondent avant de prendre forme et sens.


Bellagha a vite compris qu’il est fait pour l’art et pas pour autre chose. Ni la blouse du prof, ni la robe du maître qui le séduisait. Il n’y avait rien à faire pour lui changer le penchant. Il n’avait donc qu’à profiter pleinement de son séjour français pour parfaire son talent aux Beaux-Arts, fréquenter au maximum les ateliers des maîtres de Paris de ces années 1950 et de rentrer enfin au bercail avec un autre bagage.


Son atelier de la rue de Yougoslavie était à l’époque une sorte de laboratoire à tous les essais. Et tout lui réussissait. Bellagha a touché à un éventail de matériaux. Peut-être tous les matériaux. Mais aussi les diverses techniques, commençant par le dessin de base jusqu’au découpage et collage. La peinture est venue bien après, mais la chose qui l’a habité le plus, c’est le bois et ses vergetures qu’il a intégré à des matériaux de récupération. Sans omettre la céramique et la sculpture qui ont tatoué sa fougue bénie.  


Se promener dans le monde de Bellagha, c’est s’offrir certes un petit bol d’air frais. Mais tiré de la passion du terroir. Un monde enfantin qui casse avec le trait académique et qui s’amuse avec bonté et malice à la fois. Dans un vide bariolé, dans un bleu mystique, dans un vert marabout, dans un doré, dans un ocre de terre,… pour échouer enfin sur les trots d’un Bourak, chez les Marionnettes. Pour se retirer en compagnie d’un Chat choyé, dans un Voyage en ballon, avec les Poissons et les Oiseaux, en Plein soleil de minuit, Chez les mariés, chez le Clown, avec ou sans Masque. Ou encore se trouver refuge ailleurs. En tête à tête avec ses femmes, Lella, Houda, Leïla, Souad, Salwa, Chedlia, Noura, Ange bleu et autres Karakouz et Rempart à ne pas finir, avant de se plier entre les arcanes de la calligraphie et de se prosterner devant les prières, la foi, avant de rendre une foule d’hommages à ses pairs. Une pensée à Zorba et Dhahak par-ci et une autre à Gorgi par-là. Une fleur de respect et de sympathie à Mekki sans oublier H.Turki… et autres ayant travaillé comme lui sur les thèmes de l’imagerie populaire. Ses compositions sont peuplées de reliefs, coffres à bijoux, miroirs, pique-fleurs et autres bouquets de jasmin montés et démontés et qui fleurent bon l’encens de l’authenticité.


Le monde de Bellagha, il est ainsi fait. Joyeux, chaleureux, à la fois réservé et expansif. Il nous raconte la mémoire. Il nous la rapporte fidèlement, comme il la voit. Il nous brosse des tranches de vie, des portraits et nous murmure le savoir-faire des petits métiers. Des corbeilles de contes bien conservés avec son propre langage. Des expressions discrètes et des petites touches fort timides, les une plus succulentes que les autres. D’autres sont trempées d’audace et enrobées de pudeur. Comment avez-vous réussi à trouver ces merveilles ? Réponse de Malika Ben Khélil: «Je n’ai pas fait le porte à porte cherchant les collectionneurs. Ce sont les nièces et neveux de feu Bellagha qui m’ont aidé à organiser cette exposition d’un ancien ami de la galerie».


Madame Malika était entourée, de son côté, de ses ami (e)s. Et pas seulement. Sa fille Synda avait l’œil sur tout ce qui se passe à la galerie. Mieux encore, c’est elle qui a veillé de A jusqu’à Z sur la publication du catalogue de l’exposition qui va se prolonger jusqu’au 9 février prochain. Avoir aujourd’hui chez soi un Bellagha c’est être en possession d’un peu de notre patrimoine de fierté.


 


Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com