«Puglia à bras ouverts» : Routes et déroutes avec ou sans issue





Le tout dernier né de Hédi Bouraoui, auteur d’une vingtaine de recueils de poésie, une douzaine de romans ainsi qu’une dizaine d’essais remonte à seulement quelques semaines. Son «Puglia à bras ouverts», paru dans la collection «Nomadanse» sous la houlette d’Elizabeth Sabiston de CMC Editions, reprend à contre courant l’éternelle question de la circulation des hommes de par le monde. Si passionnante et riche, si amère et épineuse. Autrement dite, autrement vécue.


 


Dans ses cinq vadrouilles, l’essai d’un tout petit format scelle 120 pages aérées. Son accroche: une sobre jaquette et un contenu d’actualité avec une architecture bien fondée. Et pas trop de bavardage. C’est écrit avec fluidité, modernité et élégance. La plume de Bouraoui bien trempée dans un encrier de bonne culture introduit le lecteur tantôt en douceur, tantôt agressivement dans les entrailles de l’histoire. Dès les premiers jets et sans masque, l’auteur qui est membre de la Société royale du Canada et officier de l’Ordre des Palmes académiques transporte son lecteur sur de nouveaux cieux, et le pose sur des rivages divers sans le brutaliser, sans le choquer. Comme un guide, il lui raconte les passages sur terre de gens, heureux et moins heureux, dans l’amour et dans la difficulté. Et par delà, il lui décrit les différentes dynasties qui ont régné (et règnent encore) dans les pays les plus froids et dans ceux les plus chauds.


Le thème de «Puglia à bras ouverts» repose donc sur le va et vient et chavire entre les vents, tous les vents qui tournent autour de la circulation, de la franchise. Autour de l’ouverture sans condition aucune.


C’est ce Libre Echange des marchandises et commerces et pas (surtout pas) celui des hommes, de plus en plus cadenassé, verrouillé. Ici, à partir des chaires de la compréhension, on préfère faire semblant d’écouter et, ne rien écouter et au final, c’est la sourde oreille.


 Autant on s’affaire au gré des négociations et on s’arrête sur les petits et gros sujets et détails pour réduire les écarts et les différences dans les commerces entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, autant on serre les étaux pour empêcher la libre circulation des individus. Et ça n’en finit pas. D’ailleurs, ça n’a pas l’air de finir…tant qu’il y a vie.  Au fil des gouvernements depuis que le monde est monde, les politiques accentuent ou minimisent le trait sur l’accueil ou le rejet. On se dit qu’il y a évolution et il y a en effet évolution et des révolutions dans tous les domaines. Sauf dans l’essentiel. Devenu un problème, un phénomène difficile à résoudre et qui déchire l’humanité.


Le constat est aujourd’hui clair, plus clair que jamais et ne nécessite guère un dessin pour le montrer et démontrer ses faux pas. Il est sur toutes les langues, sur toutes les chaînes. Vous pouvez «circuler», il n’y a plus rien à voir et zapper. Les gens du Nord, aujourd’hui maîtres de la planète, imposent à leur guise leurs règles. Ceux du Sud n’ont qu’à se soumettre à l’ego des autres qui leur ressemblent tant et qui ne leur ressemblent point. Pas le choix. Au sein même de ces Etats, il existe des gens de bonne volonté, mais ce ne sont que des moulins à vents, ces systèmes qui vendent du vent.


De plus en plus individualiste, la société humaine se replie sur soi et de ne revendiquer que la chose qui lui va le mieux. Résultat d’un système qui n’affectionne que le capitalisme, né sur les cendres de bonnes idées et de bons principes. A preuve: ce qui est dit directement ou indirectement dans le texte.


Les élections, dans les gouvernements de nos jours, sont mises à l’index. Des voix le plus souvent gagnées grâce (ou à cause) à des campagnes précises, un programme de parti pris parfois même sauvagement pris contre les étrangers. Première cible. Accueillir aujourd’hui chez soi un qui n’est pas de votre souche crée de partout une polémique et un fiévreux débat dans les rangs des parlementaires et tout le reste est faiblesse. Le petit reste est la part des faibles.


Les uns crient à la honte et les autres se cachent derrière l’intérêt de la nation qui doit passer avant tout. Et là-dessus, ces derniers construisent les échafaudages de leur temple fermé et le blocus d’une probable cohabitation heureuse. Ils oublient parfois de mettre le rétroviseur sur l’humanité et de tirer des leçons de l’histoire. Pire, ils ne veulent même pas regarder un peu plus loin que leur nez. Ceci leur nuit. Ceci peut les interpeller. Au point de ne plus sentir personne à leurs murs. Et de se sentir, bien dans sa peau.


 


C’est écrit dans le texte


Ce que rapporte Hédi Bouraoui dans son essai reflète un peu de tout cela. Mais raconté à partir de son entourage, son environnement. C’est ainsi qu’il décrypte son monde, le Monde. A cet égard, l’auteur parle dans son «Voyage en Puglia» de «beaucoup siègent dans la gouvernance locale, régionale, nationale. Comme les Grecs les Macédoniens, les Chinois, les Ukrainiens…Ils se sont regroupés dans certains quartiers. Période euphorique où chacun a creusé sa niche. La cohabitation harmonieuse passait pour modèle du genre jusqu’au jour où la mondialisation et la loi du marché sont venues perturber cette belle harmonie. Surgit alors l’épidémie du repli sur les intérêts individuels. Ce qui sema la zizanie dans les poches, et causa des fractures dans le ciment des collectivités…»


C’est en prenant des exemples comme celui de Samy et autres immigrés récents ou anciens, que l’écrivain déambule sa plume entre les us et coutumes et les racines partagées par toutes les communautés du grand Village, rappelant ainsi qu’il s’agit d’une «simple question de temps qui marque la différence». Plus loin encore, l’essayiste, dans un style très élégant, évoque la maladresse de ceux qui tiennent toujours à parler des «racineries», comme une nouvelle notion. Pour lui, c’est une fuite en avant et au final c’est du bobard. «Votre histoire de racines me chiffonne! Je ne comprends plus rien», avance-t-il avant de parler de l’autre côté d’une Italie sympathique, accueillante et surtout faite par des couleurs chamarrées. «Ses propos directs et limpides n’ont pas besoin de théâtralité. Il n’est pas là pour vendre un produit à laver le linge, une pâte dentifrice à lessiver les microbes…Plutôt faire goûter à son auditoire la succulence des mots qui font rêver». Et surtout de parler d’autre chose de plus grave pour le moment. Bien sûr, le sujet d’actualité brûlante est comment se débarrasse-t-on de «la terreur des extrémistes, chaos des «néo-cons» qui seringuent le «choc des civilisations».


C’est dans cette Puglia, peuplée d’immigrants et géographiquement parlant l’ombilic du monde, que Bouraoui interpelle les responsables du mal. Parfois affichés, parfois déguisés. C’est notamment de faire travailler leurs «hôtes» sans sécurité sociale. Ce n’est plus leur aide aux personnes âgées, malades ou invalides…prise en considération, après tout on s’en moque royalement. En parler à tous les coups n’aboutit à nulle part. Parler, parler, parler et trouver «le mot grouillant de vie qui cadence la panse, nourrit la pensée, suscite la tolérance…Cheminer à travers l’infini des sens…Naviguer dans les arcanes des phrases…Se baigner dans la mer du style…Voler dans le module de l’amitié…seule à régénérer notre humanit酻. De cette Puglia, l’exemple est de vérité. Samy, le personnage intelligent et clé, le mot clé de l’auteur qui, en brave narrateur explique, les trous noirs du nouveau monde. Son nouveau monde traverse les océans et les mers. Son nouveau monde vole et survole et chasse de sa cervelle les idées sombres en se reposant au Canada, ouvert, respectueux, accueillant, attachant et convivial, contrairement à ce qui se passe dans l’ancien Continent. Un lot de sous-entendus et de messages couchés entre les lignes de cet essai qu’on conseille aux petits et grands….Et qui raconte tout en peu de mots.


 


Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com