«La graine et le mulet» : Des bouches, des ventres et des festins…





L’auteur de «La faute à Voltaire» et «L’esquive», qui vit en France depuis sa tendre enfance, est rentré au bercail le temps de promouvoir son dernier film, sorti le 12 décembre dernier en France et qui fait encore un tabac dans pas moins de 160 salles. Dans ses bagages, une copie de «La graine et le mulet», projetée pour la presse, jeudi 14 février en avant première à Tunis. En salle: le film est prévu


à partir de samedi à CinémAfricArt de Tunis. Une fiction plus vraie que nature sur une communauté maghrébine tendrement «décomplexée», tirée d’un propre vécu. C’est à la fois, un film d’auteur


et populaire qui ressemble à un documentaire chargé de beaucoup de spontanéité.


 


Si ce film fait par un Tuniso-Français, qui plus est interprété par une foule d’acteurs maghrébins — dont la majorité n’a rien à voir avec les plateaux et les tournages — a été grandement primé (à la 64e Mostra de Venise de 2007, Prix du Meilleur Jeune Espoir, Prix Spécial du Jury, Prix de la Critique Internationale), c’est parce qu’il raconte quelque chose qui vaut le coup d’être mis en images et sincèrement raconté, et pas n’importe comment ou par n’importe qui. Car le cinéaste s’est bien inspiré des ambiances familiales et de son quartier d’enfance. C’est fait avec art et attention du début à la fin. Le film dure 151 minutes sans une seconde d’ennui. Déroulant ainsi un message politique, économique et social d’une France qui tourne le dos à une partie de sa population en mal de vivre.


C’est cette fin superposée en plusieurs plans qui nous a touchés le plus et jusqu’aux tripes. C’est cette danse du ventre, érotiquement embellie par Rym (une Hafsia Herzi extraordinaire) qui nous a tourné la tête. Un ventre qui tremble, qui tremble et qui tourne comme une toupie, vibrant au moindre son d’un luth, au moindre mouvement d’une cithare. Une musique extraite de l’Egypte des années Abdelwahab, de gloire et de créativité, qui est aussi nostalgie et romantisme. Le réalisateur a fait ici le très bon choix.


Puis il y a l’autre ventre. Celui de Slimane, un divorcé, dans le rôle du père (Habib Boufarès, collègue et ami de feu le père du réalisateur et qui a remplacé feu Mustapha Adouani, très affaibli à l’époque et ne pouvant plus continuer). D’ailleurs le film est «dédié à mon père, son ami Habib et le défunt artiste de grand talent Mustapha Adouani», a lancé à un parterre de journalistes, le réalisateur après la projection.


L’homme, le visage tout plissé par le soleil et la santé écrasée par le travail au noir de plus de la moitié d’une carrière, ne court plus derrière ses années non déclarées et autres indemnités. Mais il court derrière trois petits délinquants qui lui ont piqué sa mobylette. Il était quasiment plié en deux. Ses deux roues tournent au même rythme du sang qui coule dans ses veines. Sliman tourbillonne de plus en plus faiblement autour du port de Sète, non loin de l’Espagne. Autour de ces quais qui lui ont bouffé 35 ans de sa vie et qui reflètent tristement son licenciement prématuré et toutes les lumières de sa jeunesse ternies par les eaux, les bateaux, la criée à la pêche. Il ramait de toutes ses forces pour tourner la page, se rattraper, se donner une raison d’exister et se mettre, enfin dans la restauration. Le ventre noué, la tête fracassée par mille et un pépins de famille, il se tordait de douleur pour ramener la graine faite avec la semoule de chez sa première femme, partie nourrir un SDF, pour tous ses invités de marque qui l’attendent au bateau restaurant pour un couscous royal au mulet, spécialité de son futur projet. Jusqu’à l’épuisement sous le pied d’un mur de ces immeubles qui tombent en ruine, qui s’envolent comme son dernier souffle de vie et qui continuent à abriter les ouvriers fatigués par la misère. Qui, de père en fils et de génération en génération se relaient dans les masures, la pauvreté et toutes sortes d’humiliations. Des bouches ouvertes. Bien ouvertes, mais pleines et riantes. Un gros plan magnifiquement pris et une famille débrouillarde, éclatée et peu à peu soudée autour d’un rêve, d’un plat de couscous au poisson. Autour d’un festin.


L’écran s’est allumé et s’est éteint horizontalement, sur une zone portuaire du sud de la France. Où la première vague d’immigrés peine encore à se trouver une place au soleil de l’Hexagone. Tout comme la troisième, et une quatrième qui se profile, amputée, empêchée de rêver. Un scénario écrit, très bien écrit et corrigé au fil des tournages.


Nous tirons notre chapeau à Abdellatif Kéchiche. Qui dit qu’il est parti d’un fantasme populaire, le genre d’histoires que l’on aime à raconter dans les cités, le mythe de ceux qui «s’en sont sortis», autrement dit, qui ont échappé à l’esclavage moderne que représente une situation professionnelle précaire, en créant leur propre affaire, pour le traiter avec une certaine ironie et la capacité à débrider le récit que permet le choix narratif du conte. Il s’agit donc d’un récit d’aventure, où la dimension humaine des personnages est présente, même lorsqu’ils sont pris dans un groupe ou une action forte comme c’est le cas. Entier et qui sort du cœur.


 


Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com