Le Kosovo : La boîte de Pandore





Le Kosovo, petit lopin de terre enclavé dans une mer slave, risque-t-il d’enflammer les Balkans comme le fit l’assassinat en 1914 de l’Archiduc d’Autriche qui a déclenché la Première Guerre mondiale ? La proclamation de son indépendance divise la planète, réveille le clivage USA - Russie et annonce de graves violences entre les Serbes et les Kosovars.


 


Elle s’appelait l’Illyrie. Vieille terre de l’Antiquité qui a participé à la genèse de la civilisation méditerranéenne. Colonisée par les Grecs, puis par les Romains, elle a vécu quelques siècles après l’afflux massif des Slaves. Les Serbes, sous-groupe slave, l’occupèrent, avant d’être eux-mêmes supplantés par les Ottomans après une bataille mémorable, la bataille de Kosovo.


Ce fut alors l’islamisation de cette terre qui, aujourd’hui, s’appelle l’Albanie et dont fait précisément part ce petit bout de terre qu’est le Kosovo.


Pourquoi cette entrée en matière, d’ordre historique ? C’est pour mettre en exergue la spécificité du peuple kosovar qui, au-delà des vicissitudes de l’Histoire, allait se montrer jaloux de sa personnalité. Une personnalité qui englobe sa culture de souche et les divers apports étrangers et notamment l’impact de l’Islam véhiculé par les Turcs.


En face, il y a les Serbes qui considèrent le Kosovo comme le berceau religieux de leur nation. Ils en gardent, notamment dans les sanctuaires orthodoxes de la région, le souvenir douloureux de la bataille perdue devant la Sublime Porte.


Sur ce fond historique se détache, événement non moins marquant, l’éclatement de la Yougoslavie de Tito qui avait assuré à ce bout de terre une certaine autonomie. Ce dont a profité le serbe Milosevic pour délester le Kosovo de son acquis et l’annexer sans autre forme de procès à la Serbie. Laquelle a mis en œuvre une politique de purification ethnique à l’encontre de la population albanaise. Il est ensuite placé provisoirement sous administration civile internationale avec déploiement d’une force multinationale de maintien de la paix (KFOR). Après avoir remporté les élections législatives de 2001 et 2004, la Ligue démocratique du Kosovo du dirigeant albanais modéré Ibrahim Rugova (mort en 2006), proclame l’indépendance de la province.


Voilà où en est la situation. Une situation rejetée farouchement par les autorités de Belgrade appuyées en cela par la Russie. «C’est un acte unilatéral inacceptable» a affirmé le chef de la diplomatie russe, pointant le doigt sur l’Union européenne qui a soutenu massivement, mais pas unanimement, cette proclamation. Les Nations Unies qui avaient en principe leur mot à dire dans cette affaire ont été superbement ignorées. D’où cette accusation d’unilatéralisme brandie par Sergueï Lavrov. Cela ouvre une «boîte de Pandore», précise-t-il.


Et de fait, une journée à peine après cette accession à l’indépendance, les Serbes du Kosovo (ils sont 120.000) ont fait entendre leur hostilité à l’encontre de ce nouveau statut du Kosovo à travers deux incidents dans la partie nord du pays.


 


Le virus kosovar


A la Russie s’est jointe l’Espagne mais pas pour les mêmes raisons. Cette dernière craint que le séparatisme albanophone ne fasse tâche d’huile, notamment au niveau des deux provinces basque et catalane. Cette réticence est d’ailleurs partagée par la Chine qui appréhende la contamination du Tibet (bouddhiste) et du Singkiang (musulman) par le virus de l’irrédentisme kosovar.


La Russie craint le même virus qui pourrait à long terme «polluer» de nouveau la Tchétchénie et même d’autres provinces de son immense empire.


Mais il n’y a pas que cette motivation qui explique l'attitude russe. Le facteur ethnique joue un rôle relativement important: les Serbes appartiennent au groupe des Slaves du Sud au même titre que les Croates ou les Slovènes. Il y a donc de grandes affinités de sang, de langue, de culture et de foi. Mieux encore: l’Amérique de Bush n’est plus en odeur de sainteté sur les rives de la Volga. Poutine entend reconstruire cette puissance qui, du temps des Soviets, faisait trembler le monde. Elle est loin l’époque ou Boris Yeltsine quémandait ou presque sa pitance à l’Amérique. Le rejet par Moscou du projet américain d’un bouclier anti-missiles en Pologne en dit long sur la volonté de Poutine de mettre le holà au dessein de Washington d’encercler l’ancien royaume des Tsars. Un pied-à-terre en Serbie, en pleine Europe méridionale, lui est nécessaire pour garder un œil vigilant sur toute la région des Balkans que la Russie considère comme une zone éminemment stratégique pour son existence.


Méfiant envers l’Union européenne, l’Ours russe l’est tout autant qu’à l’égard de l’aigle américain. Il voit dans l’appui accordé par Bruxelles au Kosovo, le louche dessein de l’UE de réunir en son sein toutes les nations européennes pour faire contrepoids à toute politique russe d’agression. Et c’est pour cette raison que le chef de l’Etat russe garde des liens étroits avec l’Iran et cherche à se repositionner au Proche-Orient. Il lui faut briser à tout prix l’encerclement américain.


Le Kosovo est considéré par Bruxelles comme faisant partie de la maison européenne. Et par les Etats-Unis comme une future plate-forme de l’OTAN. On le voit: l’enjeu ne se limite pas à la seule sphère balkanique. Ce petit pays (10.000 km2) qui abrite un peuple aux très vieilles racines est un grand objet de convoitises. Et à ce titre, il est porteur de dangers. La boîte de Pandore vient de s’ouvrir.


 

Abdelmajid CHORFI


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com