La revue «Leïla» : Un segment de l’histoire





Dr Nadia Mamelouk est américaine. Mais aussi tunisienne (rien que par le nom de famille on l’aurait déduit), et elle veut mieux connaître la culture de son pays d’adoption. Pour satisfaire sa curiosité, elle a fouiné dans les entrailles de la terre de Didon. A partir d’une rame de papiers jaunis, elle a tiré toute une thèse. La revue «Leïla» est une matière à développer…


Pas seulement. Car il ne suffit pas de travailler dessus et de faire toute une thèse de doctorat. Mais, pour ses multiples symboles, de reprendre les articles, les mettre sous la loupe et les décortiquer. Surtout, s’agissant d’une presse faite par des femmes, qui plus est des Arabes et dans une période critique, quand leur pays est sous la coupe des colons français. C’était une sorte de révolte. On s’exprimait dans la langue de Voltaire et on dit tout (ou presque) sur cette femme qui doit sortir des griffes de la soumission. De se détacher avant tout des emprises de l’homme. Ensuite de mener le combat avec lui, côte à côte, contre l’ennemi.


«Au départ, nous avons prévu cette rencontre à l’occasion de la Fête mondiale de la Femme, le 8 mars. Mais pour des raisons qui nous dépassent, nous l’avons remise au 3 avril», a lancé à un parterre de femmes Mme Dorothy Shea, conseillère pour les Affaires politiques et économiques auprès de l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Tunis.


Dans cette rencontre qui a eu lieu chez cette diplomate à Gammarth, le Dr Nadia Mamelouk a passé en revue tout ce qui a touché de loin et de près ce journal fait par un militant avec l’intention de donner la parole à la femme et par-delà participer à la libération des mentalités. Le fondateur Zarrouk a conçu cette revue dans un esprit moderne. «Dès le numéro un, ce support a affiché ses couleurs sur sa couverture de bon papier. Avec une peinture de Aly Ben Salem, le magazine s’est affiché élégant. Le second numéro, Jallel Ben Abdallah, alors qu’il n’avait que 16 ans y a mis sa palette d’empreintes. A l’époque, les femmes ont réagi en écrivant des articles révolutionnaires. Mais la majorité en pseudonyme. On pense à Essia, Selma,et toutes les autres… C’était dans les années 1938-40 et les mentalités étaient autres qu’aujourd’hui. On était en train de créer l’autre Tunisie…», raconte cette diplômée de l’université de Virginie. D’après la conférencière, le nom «Leïla» est tout un symbole. Ceci nous renvoie à Majnoun Leïla, chanté par Abdelwahab. Un féminisme un peu à l’égyptienne, à la turque et à l’européenne, bien en avance. C’est le symbole de la terre de Didon, de Aziza Othmana, de Aïcha Manoubia, et toute cette culture des plages, autre symbole de la nation. «C’est de démontrer que la femme nouvelle n’est pas cette femme ancienne. Elle est la gérante au foyer, l’éducatrice des enfants, et celle qui veut sauver la nation…Dans cette revue, on a parfois poussé les limites», ajoute Nadia Mamelouk. Qui s’est attardée sur des articles succulents, illustrés avec des photos de l’artiste Chafia Rochdi, Wided et autres têtes épanouies, et corps élancés, avec des pages d’une pub ciblée et bien à la page… Au terme de seulement 20 numéros tout au plus, cette revue qui a précédé Faïza, une autre revue féminine, a relayé tout un mouvement national. Comme celui du réformateur Tahar Haddad et avant lui, un Thaâlbi bien déterminé, sans oublier tous ceux qui ont parrainé les idées de la modernité. A ne pas oublier que Leïla est née et a été étouffée sous le régime de Vichy. A cette époque grise de l’histoire tunisienne, il y a eu des gens qui, à cause de leur plume et leur ligne de vie et par amour de la patrie, ont même été emprisonnés. Il n’empêche qu’ils ont participé à se détacher de la dépendance et à préparer leur statut dans la jeune république, qui naîtra quelques années plus tard. Un statut civil qui magnifie la femme dans tous ses états d’esprit et de bonne santé pour le pays.


Lors de la discussion sur la libération du pays et le combat avec des idées nobles, on a notamment évoqué la misère des magazines féminins de la place, soixante-dix ans après. «Ce sont des croûtes. Ce sont du coupé collé. C’est de l’arnaque et du superficiel qui ne fait que dégrader la petite fille de cette revue», clame une intervenante éclairée.


 

Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com