Divorce en Tunisie : Déchirures sur fond d’alcool et de football





Il semble que les Tunisiens ont de plus en plus du mal à réussir leurs unions, encore moins leurs séparations. «Rompre sans tout casser», était le thème de la dernière table ronde organisée par l’Office National de la Famille et de la Population (ONFP) dans le cadre de ses cercles de la population et de la santé reproductive.



Tunis - Le Quotidien


Toutes ces femmes ont souffert le martyre. Pour chacune d’elles, une histoire particulière, mais une issue commune, le divorce. Dans le film projeté récemment, lors des cercles de la population et de la santé reproductive autour du thème «séparation du couple, différence de genre : rompre sans tout casser», les témoignages étaient poignants.


Pour cette mère d’un garçon, elle s’est mariée pour la première fois en 1980. Les choses n’allaient pas dans son couple et elle se sépara alors de son mari en 1985. Deux ans après, elle convola de nouveau avec lui et eut un petit garçon. Mais au bout du compte, le divorce était encore une fois dans les trousses. Car cet ex-époux multipliait les adultères. La dernière histoire en date, à la veille du divorce, l’emmena dans les bras de la femme de son copain.


Dans le second témoignage, le divorce était aussi l’ultime recours dans un couple victime du football. Ce sport, était la seule occupation et l’unique souci du mari. Il sortait tous les soirs avec sa bande d’amis et en l’espace de 12 ans, il aurait dilapidé des millions de millimes, selon les propos de son ex-femme. Il était quasi absent du foyer familial. Mais pour ses enfants, il suffisait d’entendre le bruit de sa voiture, pour trembler de peur. Dans un climat pareil, il fallut que chacun parte de son côté.


Le 3e mari, remis en question, était un irréversible alcoolique. Maçon de son état, il dépensait le peu qu’il gagnait pour payer ses beuveries. Quand il n’en trouvait pas assez dans ses poches, il se tournait vers le peu d’argent aussi que gagnait son épouse. Ensuite, il commença à trouver du plaisir dans l’alcool pur et n’hésitait pas à envoyer ses filles pour lui acheter ses doses. Il les battait et battait leur mère. Aujourd’hui, cette maman désespérée, pleure un fils détenu qui a brûlé un garçon au Kef. Quant à sa fille qui essaie de réussir dans ses études, n’arrive pas se concentrer à cause des interminables coups de fil de son père qui tente de la monter contre sa mère.


Les difficultés sexuelles…


Des cas comme ceux-là et pire que ces situations, il en existe en Tunisie où les couples ont tendance à mal se marier et mal divorcer. L’avocate de ce film documentaire, a mis le doigt sur les difficultés de la vie sexuelle dans ces couples. En effet, il s’avère d’après les dossiers de la justice, que nombreuses sont les femmes qui ne connaissent pas l’équilibre sexuel et qui ne sont pas satisfaites de cette vie. A ce titre, l’avocate a recommandé la création d’une assistance conjugale qui parvienne à écouter les deux parties avant la séparation. D’autant plus que bon nombre de couples ne saisissent pas non plus le sens des textes juridiques.


Et d’essayer d’expliquer le phénomène du divorce par un certain nombre de faits. Le Dr Morched Chebbi, sociologue urbaniste, a affirmé que la problématique de divorce était liée à la mobilité sociale. En effet, la Tunisie enregistre le passage de la famille patriarcale à la famille conjugale, de nouvelles valeurs et de nouveaux statuts qui donnent lieu à des problèmes d’adaptation et des conflits.


Pour ce qui est des aspects quantitatifs du divorce, on comptait 4695 séparations en 1960, contre 9127 en 1998. En 2006, ces chiffres ont atteint 11 576 divorces contre 70 000 mariages. Ainsi, le taux de séparation dans nos murs se situait en 2005 à 15,6%, soit une légère baisse par rapport à 1998 où le taux était de l’ordre de 16,5%.


En 2005, le Grand Tunis et le Centre-Est accaparaient le taux le plus élevé de divorce, soit 60%. Et d’atteindre 65,2% en 2007. Dans le Centre-Ouest et le Sud-Ouest, les séparations représentent des taux nettement plus inférieurs. Aussi, le divorce, est-il plus répandu dans les métropoles que dans les régions intérieures. D’autant que sur le littoral, ce sont les femmes qui demandent le divorce le plus souvent contrairement à l’intérieur où c’est l’homme qui le fait dans la plupart des cas.


Concernant les types de divorce, le consentement est en régression avec 67% en 1962 et 39% en 1996. En revanche, le divorce caprice est monté en flèche. Il est passé de 27% en 1962 à 47% en 1996. En plus, ce type de divorce caprice qui fut longtemps une sorte de «privilège» masculin, est en train de se féminiser de plus en plus.


Pour ce qui est des causes du divorce, il y a de tout. En effet, 28% de nos concitoyens se séparent à cause de la violence. 24% renoncent à leur union à cause de l’alcoolisme. 11% ne peuvent plus avancer à cause de l’adultère et de problèmes ayant trait au concubinage. D’autres causes de tous genres sont à l’origine de 37% des séparations.


Ce qui est plus compliqué dans les histoires de séparation, c’est la période après-divorce qui n’est presque jamais bien gérée par les deux parties. Généralement, les ex-mariés commencent à se déchirer et entretiennent des rapports conflictuels non sans engendrer des répercussions très négatives à plus d’un niveau.


Beaucoup à faire


Sur le plan économique, les divorces à la tunisienne entraînent une dégradation des conditions d’habitat pour 41% des divorcés. Il contribue également à la croissance du chômage de l’ordre de 5 à 12%. Sans parler bien évidemment des éternels problèmes de pension alimentaire qui n’est pas payée dans 53% des cas. Quant au paiement irrégulier, il représente 43% des cas contre 4% seulement pour le paiement régulier. En 2000, 70% des femmes divorcées, ne percevaient que 100 dinars et moins de 100 dinars. 30% ne perçoivent par ailleurs que 20 à 50 dinars par mois.


Sur le plan psycho-social, les conséquences ne sont pas plus roses. Au contraire, la majorité des femmes ressentent une tristesse et un sentiment de solitude alors que le reste des divorcées avouent se soulager et se sentir libres. Elles demeurent minoritaires à cause du poids du regard de la société qui jusqu’alors condamne les femmes divorcées et les associent à une image plutôt négative. Il suffit de faire un tour dans son entourage et sonder l’opinion du commun des mortels pour réaliser à quel point le divorce risque de condamner la vie des femmes qui en font l’objet et jusqu’à quelles limites les mauvaises langues pourraient descendre ces personnes. Pour assumer ce statut, il n’est point évident d’y parvenir sans le soutien moral de la famille et des proches ou encore une forte personnalité à même d’ignorer les autres et leur regard dégradant.


Afin d’y pallier, le Dr Morched Chebbi, a présenté une série de recommandations. Pour ce qui est de l’étape pré-divorce, on recommande d’instituer une médiation familiale. En ce qui concerne le vécu judiciaire, le sociologue a évoqué l’institution de l’assistance judiciaire et l’amélioration des conditions d’accueil lors des séances de conciliation. Et de penser également aux hommes dont la situation est précaire. A ce titre, il est recommandé de créer une assistance financière.


Du point de vue psycho-social, les recommandations plaident pour la création de cellules scolaires d’écoute psychologique, l’institution de l’arbitrage après le divorce en cas de divergences graves entre les couples, la création d’un droit de garde alternée à même de contribuer à l’équilibre des enfants.


Mme Nabiha Gueddana, PDG de l’Office National de la Famille et de la Population (ONFP), a affirmé qu’il y avait un grand travail à faire au niveau des mentalités. Car, l’état des lieux actuel n’aide en aucun cas les Tunisiens à rompre sans tout casser. Si on a raté son mariage, on n’a pas le droit de rater son divorce !


Maryem KADA




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com