Dix ans de loi antitabac en Tunisie… : Pourquoi la loi antitabac n’a pas été suivie ?





Le Tunisien accepte difficilement de changer ses habitudes. Prenons l’exemple du programme du planning familial au début de l’indépendance et le scepticisme qui l’a accompagné avec une opposition farouche à la réduction des naissances dans certaines catégories sociales habituées à avoir plusieurs enfants et regardons aujourd’hui ce qu’est devenue la Tunisie dans le domaine de la santé reproductive. 


Pour la loi antitabac et comme toute loi qui vise à changer des mœurs et à modifier un comportement socioculturel bien ancré dans la société, il est attendu que son acceptabilité ne sera pas rapide et que son application ne sera pas facile.


Un certain nombre de questions méritent d’être posées avant d’analyser les raisons de la nonchalance vis-à-vis de cette loi ? Quels (étaient) sont les facteurs déterminants qui doivent présager à son respect ? A-t-on atteint le niveau civique nécessaire et suffisant pour vivre avec une telle juridiction ? Comment peut-on améliorer la loi afin qu’elle puisse s’adapter aux réalités de cette pandémie ? Comment la rendre applicable sur le terrain ?


Au début, à la promulgation de la loi, il y a eu un engouement spectaculaire avec sollicitation des mass média, des actions de la part du ministère de la Santé et de quelques associations avec une ruée vers les consultations antitabac encore naissantes et devenues à certains moments saturées. Ces consultations ont été rendues efficaces particulièrement par la disponibilité des substituts nicotiniques et qui se sont épuisés rapidement. Après cet effet «nouvelle loi», nous avions senti un relâchement et la loi paraissait tomber dans «l’oubli».


La loi n’a (presque) pas été appliquée, tout le monde le sait. Les interrogations se rapportent plutôt à la réalité de la compréhension de la loi et qui touchent à l’essence même du civisme à savoir le respect de la liberté des autres, le droit à l’air pur et la bonne citoyenneté dans une société civile tunisienne en pleine métamorphose. Le niveau de modernité et le rythme de l’évolution socioéconomique atteints par notre pays méritent avec la même vitesse un changement rapide d’une habitude toxique devenue avec le temps démodée. Depuis le 7 novembre 1987, que de réalisations et d’acquis pour notre pays, l’empreinte du changement est multifocale touchant à tous les domaines de la vie quotidienne au profit de la valeur la plus sûre de notre société : l’être humain. Le progrès sanitaire a lui aussi été hissé à des niveaux  internationaux et l’hygiène reste la pierre angulaire de la santé, son volet préventif est essentiel. L’hygiène respiratoire est une notion récente et d’actualité, elle concerne toute sorte de mesure visant à protéger nos poumons des méfaits de la pollution aérienne. La fumée de tabac est la première cause de pollution domestique.


Il est à noter que la mobilisation pour la diffusion de la loi n’a été que de courte durée et n’a pas été suffisamment efficace pour provoquer le déclic nécessaire pour engendrer un emballement de la part des fumeurs.  Ces efforts n’ont pas été soutenus ce qui montre que la lutte ne doit pas être circonstancielle ni épisodique mais au contraire, il faut qu’elle soit quotidienne.


L’originalité de cette loi, la première du genre qui vise à combattre une dépendance et un comportement social jusque là «habituel» et «toléré» c’est qu’elle a surpris le fumeur tunisien qui n’était pas bien préparé à de telles contraintes et ceci malgré une année d’essai. L’absence d’une loi similaire interdisant l’usage d’une substance dans les lieux publics était également une limite à l’application de la loi étant donné l’absence de tradition dans ce domaine juridique, bien sûr exceptés les stupéfiants dont la législation est la plus rigoureuse.


L’absence de réaction positive de la part des fumeurs vis-à-vis de la loi antitabagique est concevable, mais n’est pas défendable étant donné leur conscience des conséquences de l’intoxication tabagique et que la loi est venue à temps pour les pousser à changer de comportement avec plus de respect pour les proches contacts et les inciter à réfléchir sérieusement au sevrage. Cette réaction négative et l’absence d’une prise de position correcte et civique ont été un important obstacle à une adhésion massive à cette loi.


D’autre part, un certain nombre d’obstacles inhérents aux fumeurs ont été constatés comme les idées reçues et certaines attitudes et croyances: l’ignorance des méfaits chez les jeunes fumeurs, le sentiment d’invulnérabilité, ils se sentent encore «en forme», la facilité du sevrage selon eux, ainsi que les fausses idées à propos de la possibilité de survenue de complications à l‘arrêt du tabac,


Les jeunes et moins jeunes fumeurs continuent à ignorer le «problème tabac» et sa loi. Des facteurs de personnalité prédisposent à cette nonchalance : le non conformisme des adolescents, la recherche de sensations, la difficulté du contrôle émotionnel, l’impulsivité et les trouble anxieux et dépressifs ainsi que les troubles de la conduite.


D’un autre côté, il existe des facteurs indépendants des fumeurs: les consultations antitabac n’ont pas eu un niveau d’efficience compatible et parallèle avec la loi. Ni en nombre ni en moyens disponibles, elles n’ont pas pu atteindre les résultats escomptés. La proportion des demandeurs d’une aide médicale à l’arrêt est restée  faible par rapport aux  prévisions, s’agit-il de l’effet d’une inhibition psychologique devant l’échec de certains fumeurs dans leurs tentatives de sevrage ou du fait de l’absence d’une aide médicale efficace ?


L’aide médicale est sans doute une pierre angulaire dans cette lutte, si une consultation spécialisée est dépourvue d’un matériel essentiel pour le dépistage, l’évaluation et le traitement, il est logique de s’attendre à un manque de rentabilité. Pour être effective, une unité intégrée d’aide à l’arrêt requiert un équipement adéquat et un personnel bien formé et disponible et une prise en charge globale.


Une autre explication à cette défaillance, il n’y a pas eu de constitution de structures ou d’organismes qui pourraient aider au renforcement de la lutte antitabac. Les quelques associations qui existent s’activent essentiellement lors de la journée mondiale antitabac ou lors de leurs congrès ou réunions annuelles qui n’attirent en fait que leurs adhérents. En plus, jusqu’à ce jour, il n’existe pas de structure qui coordonne toutes ces actions et qui fédère leurs programmes. 


Pour assurer l’application de la loi, il  n’y a pas eu de formation ni de constitution de groupes indépendants de suivi et d’exécution des sanctions. Des comités mixtes issus de divers ministères à l’origine de cette législation, pourraient permettre une meilleure gestion de cette opposition à la loi et chercher les bons moyens pour la faire appliquer.


Certes la loi est importante et a besoin d’être relookée mais pour faire face à ce fléau, il n’y a pas que les lois, le civisme est primordial. Même avec ce retard, le tunisien, intelligent de nature, saura réagir à temps avec cette loi.


(A suivre)


Dr. Elyès Hassine,  Pneumologue – Tabacologue




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com