A qui le tableau d’honneur fait-il honneur ?





A chaque fin de trimestre, les établissements scolaires procèdent, comme à l’accoutumée, à la distribution de tableaux  en guise de récompense pour les élèves studieux.


Il n’y a pas longtemps, le premier classé recevait un tableau d’excellence, le second un tableau d’honneur et le troisième bénéficiait d’un tableau d’encouragement. Et ça s’arrêtait là ! Aucun autre élève, quel que soit sa moyenne ou son rang, ne pouvait prétendre à l’un de ces prix que l’établissement accordait à ses élèves.


Ce système de récompense, fiable et peu coûteux pour un établissement qui manque de ressources incitait les apprenants à fournir beaucoup d’efforts pour être parmi ces trois lauréats.


Les parents, quant à eux, bien que trop attachés à cette récompense, n’avaient jamais contesté cette procédure. Il leur arrivait, même d’encourager leurs protégés pour qu’ils soient sur le podium des récompensés, en les faisant travailler davantage et en mettant à leur disposition tous les moyens susceptibles de les aider dans leur tâche et les rendre plus compétitifs.


Or, depuis l’avènement de l’approche par compétences, et la suppression de la moyenne arithmétique dans l’évaluation de fin de trimestre, une nouvelle procédure a été mise en application pour récompenser les élèves les plus assidus, les plus studieux, les plus performants. Cela dit, tous les élèves d’une même classe peuvent bénéficier d’un tableau, si les notes obtenues durant l’évaluation de fin de trimestre se situent dans une des trois zones de maîtrise définies par les instances éducatives.


L’élève qui obtient des notes chiffrées supérieures à quinze et demi dans toutes les matières, sera situé dans la zone de la maîtrise de perfectionnement et bénéficiera d’un tableau d’excellence. Celui qui réalisera des notes comprises entre douze et demi et quinze,sera classé dans la zone de la maîtrise maximale et se voit attribuer un tableau d’honneur. Quant à l’élève qui assurera des notes comprises entre dix et douze, il aura la chance de décrocher un tableau d’encouragement.


Comme on voit, la remise de ces tableaux, à chaque fin de  trimestre, n’est plus tributaire de la moyenne arithmétique obtenue par l’élève dans les matières évaluées, mais suivant le seuil de maîtrise atteint par cet élève dans chaque matière.


Ce système d’évaluation, bien qu’objectif, récompensant tout élève ayant atteint l’un des seuils des maîtrises ciblées, a généré beaucoup de problèmes au sein des établissements.


Le premier problème réside dans le nombre croissant des lauréats au sein des classes, à chaque fin de trimestre, puisque la plupart des évalués  arrivent à obtenir des notes qui leur permettent d’aspirer à l’un des trois tableaux, étant donné que le système de hiérarchisation a été aboli. Le second problème constitue une résultante du premier, en ce sens que l’augmentation du nombre des lauréats nécessite, intrinsèquement, des fonds assez importants pour que l’établissement arrive à répondre à tous les besoins des évalués. Ainsi, les établissements se voient obligés d’intervenir auprès des parents ou des instantes économiques ou culturelles de leur environnement pour collecter ces fonds. Le troisième problème,et que tous les directeurs des établissements scolaires qualifient d’épineux, est engendré par le désir croissant des parents de voir leurs enfants figurer parmi les élèves récompensés, quitte à employer des moyens illicites. Et l’on voit le jour de la remise des carnets, un grand remue-ménage devant le bureau du directeur ou dans la cour de l’établissement où des parents, pleins d’amertume, parfois de rage, essaient de négocier un point ou un demi-point dans telle ou telle matière, car disent-ils «l’augmentation de cette note renforce les chances de nos enfants pour bénéficier de l’un des trois tableaux convoités».


Il arrive, parfois, que des parents, plus astucieux, se préparent à cet événement bien avant la réalisation des épreuves évaluatives. Comme la note est leur souci majeur, indépendamment du niveau contracté par leurs enfants, et qu’ils estiment que la bonne note est le seul moyen d’obtenir un prix, ces parents proposent, dans un premier temps, une aide financière importante à la direction de l’établissement, pour l’achat des prix, tout en sachant d’avance que le directeur saura apprécier ce geste et récompensera à sa manière l’enfant don les parents viennent d’offrir un don à l’école. Mais, si cette tentative bute contre un directeur intransigeant, ils contactent, alors, les enseignants eux-mêmes avec qui ils font une transaction: l’enseignant devient précepteur de l’enfant en question «at home», et assurera des cours particuliers, durant la période des évaluations. Ces cours doivent être couronnés, à la fin du trimestre par une récompense de haut niveau. En contrepartie, les parents se chargeront de payer, généralement les frais de ces cours.


C’est cette transaction qui prend, de nos jours, beaucoup d’ampleur, eu égard au nombre croissant des cours particuliers dispensés en dehors de l’établissement.


Que les parents sachent que le prix remis à l’élève brillant ne constitue nullement une fin en soi, c’est plutôt un stimulus pour que ce bon élève continue sur sa lancée et que le moins bon s’active de plus belle pour atteindre l’objectif préconisé. De ce fait, les parents doivent œuvrer pour consolider les acquis de leurs enfants en cas de réussite ou remédier à toutes les lacunes contractées dans leur apprentissage en cas d’échec. De cette manière, l’enfant sera sensibilisé pour se donner à fond dans la tâche qu’il assume tout en sachant qu’il sera toujours loué pour efforts fournis tout au long de son apprentissage aussi bien par ses parents compréhensifs que par ses enseignants aimables.


Si les parents désirent, vraiment, que leurs enfants obtiennent une récompense à chaque fin de trimestre, que cette récompense soit le fruit de leur labeur, respectivement en classe et à la maison...


Je vous plains mes enfants d’aujourd’hui, car je sais bien que vous endurez des peines insupportables... pour ce tableau d’honneur qui, en fait, honore vos parents...


 


Salah BITRI


Ancien directeur d’école

Le 13/06/ 2008


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com