La Turquie face à son double destin





Les autorités turques viennent d’incarcérer de hauts gradés de l’armée accusés de tentative de coup d’Etat. En même temps, le terrorisme faisait parler de lui par le biais d’un attentat sanglant contre le consulat américain à Istanbul. Un double symbole qui place la Turquie face à son destin. Face à son double destin !


Dans une précédente analyse, nous avons évoqué le cas de ces joueurs russes qui, au cours de la récente Coupe d’Europe des nations, embrassaient qu’à chaque but marqué, leur maillot en signe d’attachement au drapeau national. Ils le faisaient avec une ferveur qu’ils ne ressentaient pas quand, dans le temps, ils défendaient les couleurs soviétiques.


Patrie quand tu nous tiens !


C’est le même constat que tous les observateurs ont pu faire devant les prestations de l’équipe turque au cours de cette même manifestation footballistique. Avec un cœur gros comme çà, les joueurs se sont dépensés. Comme s’ils relevaient un défi qui dépassait largement le cadre du football. A l’image d’un pays qui connaît un regain de fierté teintée de nationalisme. Un nationalisme évident, qu'il soit fondé sur la religion, sur l’héritage du grand Ataturk ou sur une profonde nostalgie pour le glorieux empire ottoman. Car un amour ancestral lie tout ce monde à la terre d'Anatolie, au-delà de toute divergence politique, sociale ou culturelle.


Le public européen a été d’ailleurs surpris par cette «grinta», cette rage de vaincre, découvrant brusquement une nation qui, tout en souhaitant entrer dans le giron du Vieux Continent, entend garder son identité, sa personnalité, son quant-à-soi...


Nous avons rapporté, dans l’analyse mentionnée ci-dessus, la façon dont les princes d’Occident étaient mus par un esprit de croisade qui les a amenés jusqu’au rivage de la Tunisie (qu’ils appelaient Barbarie). Cela se passait à la fin du XIVe siècle.


Au même moment, sur le flanc est de l’Europe, les Ottomans pénétraient profondément, occupant des pays entiers (Bulgarie, Serbie, Macédoine, Valachie etc).


Voilà ce qu’a écrit il y a quelques décennies une historienne américaine de haut vol: «Depuis un demi-siècle, les Européens avaient perçu d’une manière plus ou moins inattentive le lointain tonnerre de la pénétration turque à l’Est et les cris de détresse qui ponctuaient cette implacable avance. Les Ottomans constituaient la dernière vague de guerriers nomades qui, du XIe siècle au XIIIe siècle avaient jailli des steppes de l’Extrême-Orient pour submerger l’Asie mineure comme les Goths et les Huns avaient submergé Rome». Et c’est cette image-là de hordes «barbares» qui s’était ancrée dans l’imaginaire occidentale et qui conditionne aujourd’hui les rapports de l’Europe avec Ankara.


Fébrilité, et schizophrénie


Le peuple turc vit écartelé entre la conscience d’appartenir à l’Europe et le refus de cette dernière d’ouvrir la moindre brèche. Il est placé devant un dilemme insoutenable. On lui demande de se dépouiller quasiment de son identité, de son passé, de sa spécificité. Et encore ! On n’est pas sûr que Bruxelles cède à  son souhait.


Car, qu’on le veuille ou non, le nom de la Turquie est lié à une peur de l’Islam. L’Islamophobie ne fait aucun doute.  Certains pays européens, ne se font pas de scrupules pour l’afficher, d’autres la vivent tout bas.


Quoi qu’il en soit, l’effet de ce dilemme se fait de plus en plus sentir dans le cœur des Turcs. Et même au sommet du pouvoir. Erdogan et Gül essaient de tenir la balance égale entre plusieurs tropismes, et notamment entre les deux grands courants militaro-laïc et démocrate musulmans. Cette dichotomie ne peut être que génératrice de fébrilité d’appréhensions et, à la limite, de schizophrénie. Que sommes-nous des Européens ou des Asiatiques venus du fin fond de l’Asie centrale ? Des Musulmans ou une ethnie à part dans le monde musulman comme le démontre notre écriture latine, la seule graphie de ce genre dans un monde dont on a fait le foyer central de tous les séismes qui secouent la planète?


Un écrivain iranien avait écrit un livre intitulé «Que veulent les Arabes?» Ne serait-il pas également tenté d’écrire un «que veulent les Turcs», peuple limitrophe de l’ancien Empire sassanide?


C’est dans ce contexte plein de précarité qu’il faut situer l’incarcération de deux hauts gradés de l’armée turque, ce bastion réputé inexpugnable du kemalisme.


Le fait a énormément étonné: c’est la première fois depuis des décennies que le pouvoir civil turc ose un pareil geste. Est-ce le signe de turbulences à venir ou bien la fin de la puissance militaire tutélaire de ce glorieux pays?


Abdelmajid CHORFI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com