Les dessous de la deuxième guerre froide






* Comment Washington a préparé un embrasement en Géorgie…


 


C’est presque certain: l’administration Bush planifie une confrontation avec la Russie depuis plus d’un an. Washington est passé à l’acte en collaboration avec Saakashvili. L’homme avait, en effet, pour mission de tout faire afin de contraindre Poutine à sur-réagir militairement et à démontrer ainsi à l’Europe que la Russie continue à présenter une menace pour sa sécurité nationale. D’où la nécessité du bouclier antimissile US…


 


Il n'y a pas d'installations militaires dans la ville de Tskhinvali. De fait, il n'y a même aucun objectif militaire. C'est un centre industriel, avec des scieries, des usines et des quartiers résidentiels. C'est aussi la ville de 30 000 Ossètes du Sud. Quand le président géorgien Mikhail Saakashvili a donné l'ordre de bombarder cette ville par avions et par l'artillerie lourde, jeudi dernier, il savait qu'il tuerait des centaines de civils chez eux et dans les environs. Mais cet ordre, il l'a tout de même donné.


Il n’y eut aucune «bataille de Tskhinvali» ; ça, c’est encore une invention. Une bataille, cela implique qu’il y ait une force, en face, résistant ou répliquant. Ce n’est pas le cas, ici. L’armée géorgienne est entrée dans la ville sans opposition ; après tout, comment des civils non armés pourraient-ils s’opposer à des unités armées ? La plupart des habitants de la ville s’étaient déjà enfui, traversant la frontière pour entrer en Russie ou se cachant dans leurs caves, tandis que les tanks et les véhicules blindés déferlaient, tirant sur tout ce qui bougeait.


Ce qui s’est passé en Ossétie du Sud, jeudi dernier, ce ne fut ni une invasion, ni un siège ; ce fut un massacre. Les gens n’avaient aucun moyen de se défendre, face à une armée moderne armée jusqu’aux dents. Ce fut un crime de guerre.


En moins de vingt-quatre heures, l’armée russe se déploya dans la zone de guerre, d’où elle chassa l’armée géorgienne sans avoir à tirer. Le journaliste Michael Binyon décrit cette opération ainsi : «L’attaque fut brève, intense et mortelle – juste ce qu’il fallait pour faire déguerpir les Géorgiens dans une panique humiliante». De fait, les Géorgiens se sont tirés avec un telle hâte qu’ils ont abandonné sur le terrain un nombre considérable d’armes. Ce fut une déroute totale : nouvel œil au beurre noir pour les conseillers américains et israéliens qui entraînaient l’armée géorgienne. Bientôt, des camelots en l’article, dans les rues de Tskhinvali, vantant les mérites d’armes abandonnées avec cette étiquette ironique : « M-16 de l’Armée Géorgienne. Etat neuf : jamais servi, jeté une seule fois».


 


Indépendance


Par un référendum organisé en 2006, 99% des Ossètes du Sud s’étaient affirmés en faveur de l’acquisition de l’indépendance au détriment de la Géorgie. La participation fut de 95% et le vote avait été supervisé par trente-quatre observateurs internationaux venus de pays occidentaux. Personne n’a remis ce résultat en cause. La province était sous la protection de gardiens de la paix russes et géorgiens depuis 1992, et elle était un Etat indépendant de facto depuis lors. Si Poutine avait appliqué les mêmes standards que Bush au Kosovo, il aurait déclaré unilatéralement l’Ossétie du Sud indépendante de la Géorgie, après quoi il aurait fait un pied-de-nez à l’Onu. Mais Poutine et le président russe récemment élu Dmitry Medvedev ont adopté une attitude conciliante à l’égard de la communauté internationale, et ils ont tenté de résoudre le problème via les canaux diplomatiques. Jusqu’ici, ils se sont comportés avec retenue, et ils ont évité toute confrontation.


Et pourtant, l’opération russe en Ossétie du Sud a donné lieu à un ouragan de feu dans l’establishment politique américain, et les Démocrates, comme les Républicains, ont exigé qu’une «leçon» soit administrée à la Russie. Condoleeza Rice a pris l’avion pour Tbilissi, vendredi, et elle a ordonné aux combattants russes de se retirer immédiatement de la Géorgie. Saakashvili a ajouté sa cerise sur le gâteau des commentaires de Rice, en disant que les troupes russes étaient composées de «tueurs de sang-froid» et de «barbares». Bye-bye, la réconciliation…


La rhétorique hyperbolique de Saakashvili fut suivie de l’annonce-surprise, par la Pologne , que ce pays avait approuvé les plans de Bush en matière de déploiement du Bouclier de Missiles de Défense en Europe orientale. Ce système est censé défendre l’Europe contre de possibles attaques venues de pays ainsi dénommés «voyous», comme l’Iran. Mais les Russes savent que ce système vise, en réalité, à neutraliser leur arsenal nucléaire. Le politologue William Engdahl explique l’importance du système ainsi proposé, dans un article récent, qu’il a intitulé : «Missile Defense : Washington and Poland just moved the World closer to War» [Le bouclier des missiles de défense : Washington et la Pologne viennent tout simplement de rapprocher le monde entier de la guerre] :


«Cette signature ne fait qu’assurer une montée des tensions entre la Russie et l’Otan, et une nouvelle course acharnée aux armements, digne de la Guerre froide. Il est important que les lecteurs comprennent… la capacité de l’un des deux camps opposés de déployer des missiles anti-missiles à une centaine de kilomètres seulement du territoire de l’autre, dès lors que la portée ne serait-ce que d’un missile anti-missiles de la première génération donnerait à ce camp une victoire virtuelle dans l’équilibre des forces et contraindrait l’autre camp à envisager une reddition inconditionnelle, ou à réagir de manière préemptive en lançant une attaque nucléaire avant 2012».


Le nouveau «bouclier» sera intégré au système d’armes nucléaires américaines global, plaçant les armes les plus létales du monde à seulement quelques centaines de kilomètres de la capitale de la Russie. C ’est là une menace très claire pour la sécurité nationale de la Russie , et il faut s’opposer à cette initiative coûte que coûte. Cela ne diffère en rien de la crise [des armes nucléaires] de Cuba. Le timing de l’annonce est particulièrement troublant, car il ne fait qu’ajouter aux tensions déjà existantes entre les deux superpuissances.


Le président Medvedev a fait cette déclaration, après avoir pris connaissance de la décision de la Pologne : «Cette décision démontre clairement tout ce que nous avons déclaré récemment. Le déploiement de nouvelles forces anti-missiles en Europe vise la Fédération de Russie».


C’est le président Ronald Reagan, le chouchou des néoconservateurs, qui avait décidé de retirer les armes nucléaires à faible portée du théâtre européen. Et voici qu’aujourd’hui – quelle ironie ! – c’est son héritier idéologique, George W. Bush, qui s’apprête à relancer la Guerre froide en installant un système nucléaire high-tech à la périphérie de la Russie. Bush junior a d’ores et déjà violé l’engagement de son père vis-à-vis de Mikhail Gorbachev à ne jamais étendre l’Otan au-delà de l’Allemagne. Actuellement, Bush est en train de pousser dans le sens de l’intégration à l’Otan de deux anciens pays de l’ex-URSS : l’Ukraine et la Géorgie. Si leur adhésion est approuvée, toute querelle à venir avec la Russie opposera directement les Etats-Unis et l’Europe à Moscou. Pas étonnant que Poutine tente de faire dérailler ce processus fatal.


L’administration Bush planifie une confrontation avec la Russie depuis plus d’un an. De fait, Raw Story [Histoire Brute] a fait état d’opérations effectuées par les militaires américains le 14 juillet 2008, qui furent probablement une répétition du conflit actuel. D’après Raw Story :


«Les troupes ont entrepris le lundi 14 juillet des exercices militaires près de la frontière russe en Ukraine ex-soviétique, et il était prévu qu’elles les lancent en Géorgie, dans un contexte de tension aigüe entre Moscou et Washington. Une cérémonie d’inauguration de l’exercice 2008 de l’Otan intitulé Sea Breeze [Brise marine] a été organisée en Mer Noire au large de la côte ukrainienne, provoquant des manifestations anti-Otan et une réaction hostile des autorités russes. Sea Breeze – 2008 impliquait des forces d’Arménie, d’Azerbaïdjan, de Belgique, de Grande-Bretagne, du Canada, du Danemark, de France, de Géorgie, d’Allemagne, de la Grèce , de Lituanie , de Macédoine et de Turquie … Les exercices militaires conjoints américano-géorgiens se dérouleront dans la base militaire de Vaziani, à moins de cent kilomètres de la frontière russe, avec la participation de 1 650 hommes».


 


Plans préétablis


Il apparaît ainsi que l’administration Bush, en coordination avec le Pentagone, avait bel et bien des plans circonstanciés relatifs à un embrasement en Géorgie. La véritable question est de savoir s’ils ont ou non planifié ces hostilités afin de faire avancer leur propre agenda régional. Personne ne le sait avec certitude.


Maintenant que l’armée géorgienne entraînée par les Américains a été humilié devant le monde entier, Bush tente désespérément de sauver la face en demandant aux Russes de permettre à l’US Air Force d’apporter de l’aide humanitaire au moyen d’avions militaires C-17 à des milliers de Géorgiens déplacés par les combats. Il convient de noter que, pour l’instant, Bush n’a jamais livré plus qu’un simple sac de riz aux deux millions de réfugiés irakiens qui (sur)vivent en Jordanie et en Syrie, à cause de sa guerre contre l’Irak. La magnanimité de Bush est donc non seulement suspecte, mais elle crée même des problèmes réels à Poutine, qui devra décider si cette proposition est sincère, ou s’il ne s’agit pas, tout simplement, d’un truc pour obtenir l’ouverture des ports et des aéroports afin de pouvoir livrer aux Géorgiens encore plus d’armes et de munitions, comme le suggère Barry Grey dans son article


«Bush Dispatches US Military forces to Georgia» [Bush envoie des forces armées américaines en Géorgie], l’opération humanitaire pourrait bien être une entourloupe :


«C’est une manière d’injecter des forces terrestres et navales américaines, d’une ampleur et pour une durée inconnues, à l’intérieur de la Géorgie ; cela impliquera vraisemblablement la présence de centaines, sinon de milliers, de militaires américains en uniforme sur le terrain, et un nombre substantiel de navires de guerre dans la région. Les Etats-Unis placent leur marine dans une situation qui demeure hautement instable et inflammable, soulevant la possibilité d’un clash militaire direct entre les Etats-Unis et la Russie».


Grey a raison, mais quel choix Poutine a-t-il ? Son devoir est d’éviter toute confrontation militaire avec les Etats-Unis, tout en démontrant à ses partenaires européens que leur avenir est avec la Russie , et non pas avec l’Amérique. C’est l’objectif réel. Pour l’atteindre, il a besoin d’exposer Bush en tant qu’impulsif et incapable d’être un garant responsable du système mondial. Peut-être Poutine devra-t-il reculer, à un moment ou à un autre, et avaler sa fierté ; mais peu importe. Ce qui importe, en revanche, c’est le résultat des courses : démontrer que la Russie est forte et fiable, et qu’elle fournira à ses alliés européens du pétrole et du gaz d’une manière toute professionnelle.. C’est ça la carte maîtresse de Poutine. En attendant, les Etats-Unis vont être contraints à se contempler dans leur miroir, comme ils auraient dû le faire depuis bien longtemps, et à revisiter leur stratégie de guerre permanente.


Malheureusement, dès lors que l’Alliance atlantique a été bousillée, c’est la ligne de défense mondiale des Etats-Unis qui est kaput.


 

D’après http://www.informationclearinghouse.info


Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com