Riadh Fehri : Hymne aux chants du monde






L’auteur de Kantara (Pont) a rêvé. Et il a fini par réaliser son rêve. Son rêve est de monter sur de bonnes notes ses Awtar Tonik et de monter sur la scène de Carthage à ses propres frais et peu importe le prix à payer. Mais quand il a vu vendredi dernier les gradins si pleins, l’enthousiasme du public et le pari de sa vie presque gagné, il a certes longuement respiré. Il ne peut maintenant qu’essuyer sa sueur, se féliciter et continuer dans le même sillon.


 


Avant-hier soir, il y a eu foule à Carthage. Des jeunes et moins jeunes sont venus en masse. Pas pour une petite rallonge du 44e festival, clôturé depuis un petit bout de temps, mais pour autre chose. C’est d’aller suivre la trace du maître du ûd de Sidi Bou Saïd. Riadh Fehri leur a promis un concert variété qui se respecte et qui ne sortira pas de sa ligne droite. Celle qui, par la musique, ne peut que rassembler les peuples du monde. Riadh Fehri l’a fait et ça lui a réussi. Tout son répertoire en témoigne. Ceux qui connaissent la musique de notre luthiste ne nous démentiront pas. Rien qu’en écoutant des morceaux de ses divers registres musicaux et en voyant ses CD se vendre comme de petits pains au Musée d’Archives de Marseille, on revient à l’évidence pour dire que ce garçon ira encore plus loin. Il faut dire qu’il est allé déjà loin. On pense ici à ses concerts donnés en Italie, à Washington, en Espagne et ailleurs et que la critique lui a réservé des espaces de reconnaissance et de félicitation… Partant de ces données, Planet a compté sur son talent et l’a suivi dans son aventure et ce concert. A ses côtés, quelques autres mécènes qui croient fortement en son talent. Partant de toutes ces confiances, le luthiste s’est pris en charge et s’est juré de faire le maximum pour gagner la donne. Pour bricoler des compositions nouvelles et monter le son et le ton à l’amphithéâtre de Carthage. Au programme du concert Awtar Tonik : «Ifrikia, Larmes, Juanita, Tariq, Pureté, Fehri reel’s, Les Nuits de Marrakech, Kantara, et autre Mystic travel». Un bon cocktail servi en pleine soirée ramadanesque, rafraîchissant, pétillant et qui fleure bon le mélange heureux entre les musiques. Toutes les musiques. De chez nous, du Maroc avec le Marocain Abdallah El Miry (qui chante le country, qui joue du violon et de la guitare), avec Pedro qui vient de son Cuba natal avec ses woodwinds (une gerbe de flûtes) et tout son art et toute sa sympathie. Avec aussi Thomas Rosenkranz, le pianiste américain (au programme de l’ouverture du 26e festival de la Médina de Tunis au club Tahar Haddad), avec l’autre Américain, le multi- instrumentiste et diplomate, Brennan Gilmore et une armada d’instrumentistes venus de pas moins de 11 pays. Tous, dans une rare complicité et entente, ont coloré les airs et les cieux. Outre ces musiques, il y a eu dans Awtar Tonik d’autres sons de cloche. Avec la Nipponne Youshiko Takada, Majdi Smiri (le jeune rappeur qui était presque la seule fausse note de la soirée et en deçà des attentes du public de ce soir-là qui ne cherche ici que la perfection), et Nejmeddine Jazzar avec ses layali…, un brin à la syrienne, il y a eu un coffret de belles voix et à chacun son genre, son timbre. Un peu de cinéma ! Oui. Pourquoi pas ! Avec un presque documentaire enregistré et passé en direct sur le grand écran mais réalisé dans les règles de l’art avec des images diffusant des routes et des autoroutes, des ponts et des mers, des montagnes et des plaines, des forêts et des déserts, le tout sur une musique de Fehri et compagnie…. Le public a certes senti ce clin d’œil qui vise l’abolition des frontières entre les hommes. C’est une sorte d’appel, de cri d’alarme lancé sans choquer pour qu’elles soient biffées et rayées enfin et définitivement de la carte. De la poésie ! Mais oui avec notamment un hommage à Mahmoud Derouiche. Hichem Rostom, l’homme de théâtre a eu le beau rôle pour lire des extraits du poème écrit pour Carthage, la ville qui a accueilli le défunt palestinien à plusieurs reprises et qui lui a inspiré tant d’idées. Mais la chose qui n’est jamais venue à n’importe lequel de nos artistes et qui n’est pas passé par la cervelle de quiconque jusque-là, c’est l’Orchestre de l’Armée nationale. C’est une première de voir cet orchestre se produire dans un festival. Les arrangements de cette troupe se sont mêlés aux délices de Awtar Tonik et ça a donné quelque chose de sublime. Le public, la chair de poule, n’a pas cessé d’écouter et d’applaudir. Le passage est mémorable. Mémorable aussi, l’autre toile. Des toiles qu’on a vues à droite et à gauche vierges et blanches et qui ont été colorées en un temps record. Même pas une dizaine de minutes et nous voilà devant une colossale œuvre exécutée par Shino Watanabe et Hideyuki, deux peintres japonais qui se sont inspirés du concert du soir pour écrire à leur façon, leurs propres impressions. Au final, le public était devant un tableau de grande taille dont on peut extraire plusieurs lectures. On peut lire dans l’abstrait : des diverses couleurs qui ponctuent un seul ciel pour tous. Un ciel peuplé par différents petits bonhommes, en rouge, en noir et autres races de couleur et tout le monde saute et sautille volant avec joie dans un espace tout en pureté. Un espace pour tous sans ségrégation aucune. Le must de cette belle soirée est d’écouter pour la énième fois quelques airs de Kantara. Et de voir aussi Pedro Eustache jouer du mezoued de chez nous. «J’ai beaucoup appris chez vous. Avec mon maître Riadh Fehri et maintenant avec le doyen de tous ceux qui affectionnent le mezoued, Si Mustapha Ben Romdhane…», a lancé aux milliers de mélomanes le Cubain, après avoir montré, lui aussi, son art à jouer de cet instrument et d’apprivoiser un autre art qu’il ignore totalement. Sur scène, tous les artistes se sont tenus par la main. Le Cubain lui, tenait celle de notre mezouediste national. Une belle photo de famille en guise de souvenir.


 

Z. ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com