Mohyiddîn Ibn Arabî (6) : Le sens d’une rencontre avec Ibn Ruchd






Si plusieurs éléments ont influé sur la manière de Ibn Arabî de voir le monde, l’un d’entre-eux restera parmi les plus ardus à saisir ; sa rencontre étrange à Qortoba (Cordoue) avec le philosophe Ibn Ruchd (Averroès). Un érudit dans le grand style de l’époque déjà connu par tous et un jeune garçon quasi inconnu mais porteur de connaissances mystiques.


Ecoutons Ibn Arabî dans son encyclopédie Al Futuhât al-Makkiyah : «Je me rendis un jour, à Cordoue, chez le cadi Abû l-Walîd Ibn Rushd. Ayant entendu parler de l'illumination que Dieu m'avait octroyée, il s'était montré surpris et avait émis le souhait de me rencontrer. Mon père, qui était l'un de ses amis, me dépêcha chez lui sous un prétexte quelconque. A cette époque j'étais un jeune garçon sans duvet sur le visage et sans même de moustache. Lorsque je fus introduit, il se leva de sa place, manifesta son affection et sa considération, et m'embrassa». Puis il me dit: "Oui".  A mon tour, je dis: "Oui". Sa joie s'accrut en voyant que je l'avais compris. Cependant, lorsque je réalisai ce qui avait motivé sa joie, j'ajoutai: "Non". Il se contracta, perdit ses couleurs, et fus pris d'un doute: "Qu'avez-vous donc trouvé par le dévoilement et l'inspiration divine ? Est-ce identique à ce que nous donne la réflexion spéculative ?" Je répondis: "Oui et non; entre le oui et le non, les esprits prennent leur envol, et les nuques se détachent !’’


Pourquoi cet engouement de Ibn Ruchd ? Le philosophe en lui toujours éveillé à-t-il été touché par l’illumination du jeune homme ? Y a-t-il vu la présence d’un monde ? Cette rencontre s’est-elle passée dans notre monde ou un monde parallèle enclin aux paraboles ?


Des questions sans réponses évidentes comme avec tout ce qui touche le Cheikh. Mais ce qui est certain, c’est que la place de Ibn Ruchd dans le cœur du soufi était particulièrement importante.


Il faut savoir que, contrairement au théologien Ibn Taymiyah qui déclare la mécréance des écrits de Ibn Arabî, Ibn Ruchd était «automatiquement» de son côté si l’on ose dire. En effet, qui d’autre que ce génial touche-à-tout pouvait porter assez de tolérance pour saisir ce qui était aux antipodes de sa propre conception des choses. Médecin et philosophe, interprète et commentateur de la métaphysique d'Aristote à la lumière du Coran, théologien islamique, juriste, mathématicien… son œuvre est reconnue en Europe Occidentale où certains le décrivent comme l'un des pères fondateurs de la pensée laïque en Europe de l'Ouest; mais son ouverture d'esprit et sa modernité déplaisent aux autorités musulmanes de l'époque qui l'exilent comme hérétique et ordonnent que ses livres soient brûlés.


Tout le rapprochait de «l’originalité» dévastatrice et de l’érudition exaltante de Ibn Arabî. Comme lui, il enseigna qu'il existe une intelligence universelle à laquelle tous les hommes participent, que cette intelligence est immortelle, mais que les âmes particulières sont périssables. Ibn Arabî avait rencontré Ibn Ruchd dans la dévotion avant de l’admirer dans la vie.


 


Manoubi AKROUT

manoubi.akrout@planet.tn


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com