Mohyiddîn Ibn Arabî (10) : Controverses et dialogue des civilisations !






Ibn Arabî entame donc un long parcours après ces trois épisodes du songe, du prince et de l'illumination. Un parcours invariablement controversé comme toutes ces créations de l’esprit qui viennent avant leur temps. Imaginez l’effet de son poème (cité dans l’épisode précédent) sur la religion de l’amour où le propos de rapprocher toutes les religions les unes des autres dans un échange permanent et une symbiose de rigueur.


Il préfigure cette poésie soufie si gorgée de signes et d’audaces en proposant un creuset où cohabiteraient un couvent pour les moines, un temple pour les idoles, une Mecque pour les pèlerins.


Le dialogue des civilisations avant l’heure, n’est-ce pas ? Alors que l’Occident sombrait dans les noirceurs moyenâgeuses du XIIe siècle, l’esprit du vieil Ibn Ruchd séduisait de plus en plus de jeunes gens de l’époque comme Ibn Arabî qui le rencontra alors qu’il n’était âgé que de quatorze années. Car certes, Ibn ’Arabî se forma lui-même aux théologies et maîtrisa un savoir considérable par ses propres lectures et l’inspiration mystique mais beaucoup de ses audaces convergent étrangement vers une grande partie de la vision que Ibn Ruchd avait du monde.


Pourtant, là encore, Ibn Arabî se singularise par une approche originale qui ne craint pas de défier les idées des grands maîtres. Pour lui, la voie mystique a sa propre identité et sa propre logique, elle n'est ni rationnelle ni irrationnelle. Elle est l’expression de l'esprit impalpable dont la substance est telle qu’il échappe aux limites de la matière. Il estime que la mystique va aux antipodes de la philosophie et trouve son expression et son influence en dehors du domaine de la raison. Ibn Arabî se place ainsi dans une sorte de dissidence vis-à-vis d’Ibn Ruchd qu’il admire tant mais dont il n’hésite pas à refuser le concept de scission entre foi et raison. Au contraire, pour Ibn Arabî, l’essentiel se situe dans la rencontre entre l'intelligence, l'amour et la connaissance.


Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Nous tenons aujourd’hui ces qualités comme absolument nécessaire aux gens de bien de ce 21e siècle si étrange : la provocation, la controverse mais aussi le dialogue entre les civilisations et les religions.


Une similitude qui explique certainement l’engouement pour la pensée de Ibn Arabî, à la fois si diverse et si unique. Une pensée qui n’est pas sans rappeler les audaces de Al-Hallaj dont la fin tragique montre que nous n’en avons jamais, au grand jamais, fini avec l’intolérance. Parce qu’il faut savoir que Ibn ’Arabî se situe intellectuellement dans la droite ligne de la pensée de Al-Hallaj qu'il n’hésite pas à citer à de nombreuses reprises. Traquant le symbolisme dans ses derniers retranchements, il apporte une attention toute singulière au «îlm al hurûf» (la science des Lettres) qui postule que la science du Coran réside dans les lettres placées en tête des sourates et que les véritables fondements de la foi se trouvent dans la connaissance de cette science.


Une incursion audacieuse, une provocation à couper le souffle et une invitation à suivre le raisonnement et à y réfléchir ! N’est-ce pas là la description de l’esprit scientifique dans notre 21e siècle ?


 


Manoubi AKROUT


manoubi.akrout@planet.tn




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com