Bab Souika après la rupture du jeûne: Sur les pas des «cafés-chantants»






Des femmes en «sefseri» et des hommes en «jebba» en route pour la prière du «Trawih», des jeunes filles sillonnant les ruelles, un mouvement de va-et-vient dans les espaces commerciaux, c’est Bab Souika après la rupture du jeûne. Les cafés, eux, sont bondés. Un monde fou est scotché au petit écran suivant les feuilletons ramadanesques, les matches ou s’adonnant à une partie de jeux de cartes. Une ambiance variant certes d’un endroit à un autre mais qui fait de ce quartier populaire l’un des lieux les plus animés du Grand Tunis et lui donne « un cadre enivrant et exaltant rallumé par une rupture modérée et insignifiante avec son passé et une capacité à assurer la continuité.», selon la formule de Paul Klee.


 


Tunis-Le Quotidien


C’est à partir de «Bat’hat Bab Souika» et de la place «Halfaouine» que commence en effet notre petite promenade nocturne en ce jour du vendredi 12 Ramdan 1429 de l’Hégire, soit 12 septembre 2008, à 22 heures. L’ambiance se révèle au premier regard un peu terne, malgré le mouvement des habitants de ce quartier. Mais, d’ores et déjà, les habitués de la «Bat’ha» et de «Halfouine» ont commencé par se rendre, comme à l’accoutumée, aux cafés aussitôt après la rupture du jeûne. De loin, le visiteur peut apercevoir les marchands de «Makhroudh», de gâteaux, de beignets, mais aussi des jeunes commerçants ambulants qui proposent des jouets et d’autres produits chinois.


Sur cet espace, la mobilité des passants poursuit aussi son cours habituel et donne l’impression de s’intensifier le soir. Mais dès le premier regard, on peut deviner que quelque chose manque à ces habitants de Bab Souika. Une animation à vocation culturelle, dira-t-on. On a l’impression que certains veulent tout juste sortir pour passer un bout de temps dehors, le temps de prendre de l’air frais, digérer le repas de l’Iftar et regagner tranquillement leur demeure. Pourtant, pour qui connaît bien ce quartier, rien ne le prédestinait, ni lui ni ses habitants à une telle ambiance peu captivante, surtout après la rupture du jeûne. Car, autrefois, et de l’avis des anciens, la Place Halfaouine était des plus animée, Bab Souika était le quartier populaire par excellence où acrobates, «F’daoui», jongleurs, magiciens animaient des spectacles splendides et des soirées endiablées attirant tous les habitants du quartier et des Tunisois en général.


Et ce n’est pas tout d’ailleurs. Bab Souika avait aussi une autre spécificité, celle d’abriter ces nombreux «cafés chantants» où se produisaient des grands artistes comme le violoniste légendaire Ridha Kalai qui avait donné à Halfouine et à ses cafés leurs belles nuits d’animation ramadanesque. Hélas, cette ambiance n’est plus qu’un souvenir. A «Bat’hat Bab Souika», comme sur la place Halfaouine, tout a changé ou presque. Après la rupture du jeûne, les cafés sont certes bondés de férus du football. Ce quartier en compte en effet des dizaines. Mais cette fois-ci, leur club favori, l’Espérance ne livrait pas de rencontre. Ce sont les autres formations tunisiennes qui jouaient des rencontres continentales. Les férus du foot suivaient ces matches sans grand enthousiasme sauf que certains avaient toutefois un faible pour les équipes locales et les soutenaient. Mais une chose est évidente, à Bab Souika, ce vendredi, on était loin des grandes soirées de ferveur pendant lesquelles les supporters de l’Espérance fêtaient les victoires du club local dans des compétitions nationales, continentales et ce, jusqu’à l’aube. «Ya hasra !» nous lance un vieux nostalgique, avant d’ajouter : «Après la disparition de l’ambiance des cafés chanta nts d’antan de Bab Souika, nous avons pris l’habitude de nous installer après la rupture du jeûne dans les cafés actuels où l’on discute des matches de notre club ou en pariant parfois sur les scores d’autres rencontres tunisiennes et d’ailleurs. Mais toutes ces activités d’animation sont en berne», dit il avec regret. 


 


Le geste encenseur


Fort heureusement, Bab Souika peut se prévaloir d’une autre ambiance, celle spirituelle en ce mois béni. En sillonnant quelques-unes de ses ruelles, on sent que les habitants de ce quartier sont très pieux. Le tout constituant un mariage heureux avec une certaine authenticité. Dans ses rues tortueuses, le promeneur non habitué se trouve embarqué dans «le spirituel et l’authentique raccommodés au geste encenseur et à l’originalité d’un circuit enchanteur et enchantant», selon la qualification de Jacques Berque dans sa description des médinas. Cette formule est en effet très appropriée à la spiritualité à Bab Souika, en ce mois-saint. En empruntant l’une des ruelles parallèles à la Mosquée remontant vers la Place Halfaouine, c’est un cadre spirituel qui vous embarque. Comme il y a des siècles, on peut voir, à partir de 21 heures, de vieilles femmes en «sefseri» et ces Haj en «jebba» empruntant les ruelles pour se rendre à la mosquée en groupe et effectuer la prière du «Trawih». Une heure plus tard, après avoir accompli leur devoir, ils reviennent sur leurs pas. Ce geste spirituel accompli en groupe par les vieilles personnes, et qui a résisté à l’usure du temps, est une tradition datant de plusieurs siècles et remontant même jusqu’à  l’époque qui suivit la chute de Grenade.


Et la gastronomie n’est pas en reste. En longeant l’une des ruelles tortueuses en quittant la mosquée, c’est l’odeur de l’encens qui baigne l’atmosphère et plonge le passant dans un cadre magique agréablement raffiné. En se dirigeant vers le souk, c’est la fumée et l’odeur du makroudh et d’autres gâteaux qui alertent et déclenchent votre appétit.


Ce circuit enchanteur et enchantant, selon l’expression de Jacques Berque, crée dans ce petit souk et loin des cafés une ambiance particulièrement carnavalesque qui vient se joindre à celle mystique attirant de nombreux riverains du souk. Mais elle ne suffit cependant pas pour donner à Bab Souika et à ses places toute l’ambiance d’antan. Car, au-delà de «Halfaouine» et de la «Bat’ha», de nombreux d’autres coins et recoins manquent cruellement d’animation. L’initiative du ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine d’organiser un festival dénommé les Nuits ramdanesques à Bab Souika est somme toute louable. Elle contribuera à donner à ce quartier un petit brin d’animation en ce mois béni. Cependant, il va falloir perpétuer une pareille initiative au-delà même de Ramadan. Comme dans les autres cités, les habitants de Bab Souika ont changé d’habitudes et de goût. S’il est vrai que l’authenticité et la spiritualité cohabitent avec des nouvelles mœurs, Bab Souika a plus que jamais besoin de s’intégrer pleinement dans la nouvelle vie urbaine avec ses traditions, ses «ruptures», mais aussi avec les nouvelles exigences de ses habitants. C’est en somme ce que réclament implicitement les résidents de ce quartier et que raconte son ambiance d’après la rupture du jeûne.


 

Ousmane WAGUÉ


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com