“L’immeuble Yacobian” : La société, côté pile, côté vices





“Projet en première tunisienne au Festival international de Carthage 2006 (le 22 juillet), puis plus d’une fois (vu la demande) au festival international de Hammamet, l’Immeuble Yacobian qui a séduit l’élite tunisienne, a entamé sa 5ème semaine et drainé jusque-là 10.500 cinéphiles à l’ABC. “Interdit aux moins de 15 ans”, lit-on sur l’affiche qui nous informe de l’horaire ramadanesque. 14 heures 30 pour la matinée et 21 heures 30 pour la soirée. Avant-hier soir à l’entrée de l’ABC, il n’y avait pas une file d’attente et nous n’avons vu dans le sombre de la salle que quelques têtes éparses ici et là. Ce sont des jeunes et qui n’ont apparemment rien compris de ce que raconte le film. Quelques-uns ont même quitté la salle dès la première heure d’un film qui dure 160 minutes. C’est-à-dire trois heures moins vingt qui font rage dans les cercles des étudiants, écrivains et autres cinéphiles. Mais pas de celui de nos cinéastes, réalisateurs, metteurs en scène et autres créateurs. Ils avouent timidement et furtivement qu’il s’agit d’un beau film. Mais ils n’insistent pas sur le mot à voir et à ne pas rater. Notre flair après l’avoir vu est qu’on est si écrasé devant ce genre de cinéma. Si petit qu’on tente souvent d’éviter de parler de l’Immeuble Yacobian. ?a nous complexe quelque part et à tous les niveaux. Déjà par le texte qu’a écrit Ala’a Al Assouani. La matière était bonne à exploiter et le réalisateur Marouène Hamed d’en tirer un film qui fait actuellement bonne recette de par le monde .Que raconte l’histoire? Nous sommes au Caire du 21ème siècle. Une capitale qui grouille de toutes les couleurs sur un fond de mauvaise mine. L’Immeuble Yacobian (titre du film) témoigne de l’histoire cairote. Un petit clin d’œil nous envoie aux années 1937, date de la construction de cette immense résidence au look occidental et avec, comme architecture, le cachet italien, et qui a vu défiler des locataires de toutes les religions. A l’époque, il y avait une heureuse cohabitation entre les Juifs, les Chrétiens et leurs voisins Musulmans. Puis vient la révolution du 23 juillet 1952 conduite par les gens de l’armée contre les “Bachawet” (Pachas) et le pouvoir du roi. Ainsi fut la prise de cet immeuble par les putshistes qui ont métamorphosé les lieux. Et l’anarchie de régner depuis, et ce qui se passe actuellement n’est que le produit de ce soulèvement qui a donné naissance à l’Etat voyou et qui se moque royalement de toute forme de principe. Une population effritée de tout bord, adhérant à tout extrémisme.Il y a l’aristocratie déchue avec ce Zaki (incarné par Adel Imam), un coureur de jupons et en désaccord continu avec sa sœur, l’autre héritière délinquante. Puis Hatem Rachid (Khaled Assaoui), le rédacteur en chef du journal francophone “Le Caire”, de 1994, qui réussit bien son travail mais qui rame dans le marécage de l’alcool et l’homosexualité. Il y a aussi Christine (Yosra) qui a incarné le rôle de la pianiste et chanteuse dans les salons bourgeois et qui était à un certain moment la maîtresse de haut standing. Puis cet autre chrétien qui ne cherche qu’à magouiller et peu importe les circonstances. De l’autre côté, il y a cette jeune population qui a vu le jour sur les toits côtoyant poulaillers et antennes de télévision, vivant entassée dans la précarité. Ces gens-là sont : le gardien et son fils Chedli, un amoureux de la voisine (notre Hind Sabri nationale). Lui qui rêvait de devenir dans la hiérarchie de la police, déserte et pour cause d’affiliation peu noble, les bancs de l’université.Sa bien-aimée n’avait pas le choix et a viré ... à côté, de l’autre plaque de la morale pour nourrir ses frères et sœurs orphelins. Le candidat à la police a été vite adopté par des extrémistes. Arrêté lors d’une manifestation, on lui a montré de toutes les couleurs de torture pour qu’il passe aux aveux. A sa sortie, une seule idée en tête le démange : se venger de ses agresseurs policiers lors de l’interrogatoire. Chose qui fut faite, mais au prix de sa vie. De l’autre côté, l’ex-cireur, un inconnu qui se colle l’étiquette du haj Mohamed Azzem (magnifiquement bien joué par Nour Chérif) et devient un homme de pouvoir et élu parlementaire. Et le pouvoir est argent. On achète tout avec de l’argent. L’argent qui vient même du blanchiment et de la drogue. Et pour qu’on lui fiche la paix et ferme carrément les yeux sur la source de sa fortune. En contrepartie, le ministre est au coin de la rue. Soit sa part de fifty-fifty, soit son vieux séjour est déjà réservé derrière les barreaux. Dans ce panorama lugubre de l’Immeuble Yacobian l’image captée par l’objectif de Selim Sameh est d’une rare intelligence et dans le moindre détail. Sans charabia ou alourdissement ce sont de petites touches bien assorties et qui nous flashent ... l’interprétation est bien évidemment à l’image de ces monstres sacrés qu’on vient de citer ci-dessus. La musique de Khaled Hamed rythmant les séquences est émouvante. Le texte cinématographique de Walid Hamed était fort. Vraiment fort. Pour dire fidèlement et sans gants où va le Monde arabe avec sa société de toutes les strates dans son univers de corruption. Un film poignant qui parle vrai ... A voir... Zohra Abid


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com