Les Tunisiennes et les traditions ancestrales: Modernisme et travail de la femme à l’index





La majorité des femmes travaillent. Durant le mois de Ramadan et à l’approche de l’Aïd, elles doivent mettre les bouchées doubles. En effet, jongler entre travail, ménage, enfants, courses, invitations familles, préparation des repas de l’Iftar et des douceurs de l’Aïd est loin d’être une tâche facile ! Nombre de femmes s’en sortent toutefois. L’astuce ? Elles s’attachent aux traditions d’antan, aux recettes des mamies et aux rituels ramadanesques de jadis… D’autres, à cheval sur la modernité, misent plutôt sur les produits industrialisés et les aliments en conserve, surgelés et précuits, pour poursuivre plus ou moins normalement leur rythme de vie quotidien fixé à la cinquième vitesse… Etat des lieux.


 


Tunis-Le Quotidien


Autrefois, à l’approche du mois saint, le cours de la vie les Tunisiennes prenait un tournant marqué du sceau des us et coutumes particulières. Les familles embellissaient les façades de leurs maisons et commençaient leurs préparatifs pour accueillir Ramadan. En passant dans les ruelles de la médina durant le mois de Chawwel on avait droit à une ambiance festive, aux couleurs de la peinture toute fraîche et égayée et aux mille senteurs typiquement aromatisées et épicées, en guise de préparations ramadanesques. Les femmes préparaient la «Aoula» notamment épices, hlalem, bsissa, drôo, nwasser, couscous, harissa, confiture, kaddid, etc. Toutes les femmes avaient donc les provisions qui subviennent aux besoins de leurs familles. Des provisions saines et faites maison. Et surtout, des provisions qui coûtent moins cher. Mère, filles et belles-filles se partageaient les frais, les tâches et les denrées ainsi préparées avec soin et amour dans une ambiance joviale. A présent, les choses ont changé. Presque radicalement ! Non seulement certaines femmes n’ont plus le temps pour ces préparatifs, mais elles ont tendance à acheter les produits industrialisés, les plats précuits et sont même en passe de rayer radicalement certains plats traditionnels de leurs menus pour laisser loin derrière leur dos nos us et coutumes au nom du modernisme et de l’indépendance familiale. Contrairement à celles d’antan, grand nombre des femmes contemporaines travaillent. La majorité d’entre elles vit dans une demeure indépendante de celle des beaux-parents et bon nombre d’entre elles considèrent la belle-mère «trop envahissante» pour qu’elles partagent avec elle le même toit et la même table… même l’espace d’un mois… Pourtant Ramadan est une occasion pour voir la famille et les proches. La rupture du jeûne est généralement suivie par un rassemblement de la famille autour de la table de l’Iftar. Mais ce temps de convivialité et de communion nécessite de la part des femmes un sens de partage et surtout que tous les membres de la famille soient en parfait accord.


Mme Lilia, la cinquantaine, confirme justement que le modernisme a un cher prix à payer. «Je ne me rappelle plus la dernière fois où j’ai pu participer au rituel de la Aoula. A vrai dire, plus personne n’a le temps pour ce genre de préparatif. Après le travail, je trouve à peine le temps pour faire les courses, pour préparer un plat et pour assurer les tâches ménagères. Je suis en perpétuelle course contre la montre. Lorsque je suis en congé, c’est à peine si j’arrive à faire le grand ménage et à me reposer. Certes, j’essaye de préparer quelques trucs à la maison comme la confiture par exemple, mais la Aoula demande beaucoup de temps et d’énergie. Cela dit, je fais en sorte de suivre nos us et coutumes autant que faire se peut. Je réunis mes enfants et leurs conjoints chez moi, ne serait-ce que pour savourer la «lamma» familiale», dit-elle. Mme Lilia travaille et essaye de se débrouiller pour concilier entre son activité professionnelle et ses responsabilités de mère, tout comme un grand nombre de femmes tunisiennes. Cela dit, le fait d’avoir une mère ou une belle-mère au foyer s’avère être une chance inouïe de nos jours. En effet la maman de Raouia, étudiante 21 ans, ne travaille pas. Sa famille a donc droit à mes faits maison et à une ambiance quotidienne bien familiale et allègre. «Chaque été, ma mère fait appel à quelques proches pour la Aoula. Ces aliments faits maison sont beaucoup plus bons et beaucoup plus sains. Rien ne vaut une bonne confiture faite maison, les épices tellement aromatisées, la «malsouka diari» et la bsissa faite avec grand amour et beaucoup de soin. De plus, l’ambiance ramadanesque chez nous est typique. Ma mère est l’aînée et tous ses frères et sœurs viennent lui rendre visite d’autant plus que ma grand-mère maternelle est décédée. Tous mes frères avec leurs épouses et enfants viennent rompre le jeûne chez nous. Tout le monde met la main à la pate et personne ne sent une quelconque fatigue. Et ce, sans oublier que plus le nombre de la famille grandit, plus on passe d’agréables moments», dit-elle. Imène, hôtesse de l’air de 24 ans, a également droit à une ambiance ramadanesque très spéciale. «Ma mère ne travaille pas. Avant l’arrivée de Ramadan, l’on achète plein de provisions et on se met au travail : osben, kaddid, épices, pâtes fraîches… on fait tout à la maison et cela a un goût magnifique ! Toutefois, en ce qui concerne les réunions dans la maison des grands-parents, cela n’est plus possible. Depuis que mes grands-parents sont morts, on passe Ramadan chez nous, juste mes parents, mes frères et sœurs et moi», dit-elle. Mme Monia, 44 ans, femme au foyer, fait sa Aoula et s’attache à nos us et coutumes comme elle tient à la prunelle de ses yeux. «Que vaut une personne sans identité, sans repère et sans racines familiales ? Je me le demande ! Pour ma part, je suis le rituel de mes aïeuls. Celle d’être une bonne ménagère et une bonne bru qui utilise ses propres mains pour tout faire et qui considère sa belle-famille sienne. J’utilise encore nos vieux ustensiles traditionnels qui sont en passe de devenir des pièces décoratives dans les cuisines des jeunes femmes d’aujourd’hui comme le «mehraz» (pilon, ou le «ghorbal» (tamis) traditionnels. On se réunit chaque été pour faire notre Aoula ensuite on partage les denrées à parts égales. Toutefois, ce qui me fait encore plus mal, c’est de voir les jeunes femmes monter leurs maris contre leur propre mère et contre toute leur famille. Elles préfèrent rester toutes seules avec leurs époux et consommer des produits surgelés et industrialisés que de se rendre chez leur belle mère ! Cette mère qui leur tend les bras et les attend avec amour et impatience. Du coup Ramadan n’a plus le même goût. Le décor du mois saint est loin d’être aux couleurs d’antan hélas. Moi, je me rendais volontiers chez ma feu belle-mère et je ne faisais aucunement la fine bouche. J’allais assez tôt et je préparais tout avec elle. Lorsqu’elle me propose un mets, je le mange avec le sourire même s’il n’est pas vraiment à mon goût. De temps à autre, je rendais également visite à mes parents. Rien ne vaut les liens familiaux et la solidarité familiale. C’est malheureux de voir des familles disloquées et effritées au nom de l’indépendance des couples», dit-elle.


 


Abir CHEMLI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com