Mohyiddîn Ibn Arabî (20) : «Wahdat al-Wujûd», une lecture hyperbolique du «Tawhîd» !





Après ce que nous avons vu ensemble, la dernière fois, du «Trésor caché» tel que le conçoit Ibn Arabî, nous allons essayer d’exposer le plus simplement possible l’une des thèses fondamentales de la théosophie de l’illustre cheikh : Wahdat al-Wujûd (Unicité de l'Être).


Rappelons d’abord que la notion de Trésor caché  renvoie au hadith (sentence du prophète) selon lequel Dieu a dit : «J’étais un trésor caché et j’ai souhaité à être connu. Alors j’ai créé les créatures afin d’être connu par elles». Un rapport qui se comprend par le fait que le monde tout entier, connu par Dieu dans Sa science éternelle, n’est que formes épiphaniques pour Sa manifestation (tajallî). En Se manifestant dans ces formes, Il Se connaît et Se contemple et aime la créature en S’aimant Lui-même.


Aller au bout de la logique de Trésor caché n’est donc rien d’autre que l’expression de la dévotion la plus haute pour le Seigneur en suivant ses manifestations les plus diverses et les plus subtiles.


C’est le même credo de la théorie de Wahdat al-Wujûd qui a été systématisée pour la première fois par son disciple et beau-fils Sadr al-Dîn al-Qûnawî. Car il faut comprendre que Ibn Arabî n'a pas dit expressément cette formule, mais il l’a laissé entendre dans plusieurs textes de son œuvre, notamment les «Futûhât’» et «Fusûs al-Hikam’’ que ‘’la réalité de l'Être est unique» (Haqîqat al-Wujûd wâhida), et que Dieu est l'Être au sens absolu, le véritable Être, l'Être nécessaire (chez les philosophes) qui conditionne tous les êtres subordonnés et contingents, et n'est conditionné par aucun autre être.


En un mot comme en cent, cela veut dire sans la moindre ambiguïté que tous ces concepts ont été déployés et défendus par les plus grands penseurs soufis, et à leur faîte Ibn Arabî, pour cristalliser cette vérité incommensurable que le Seigneur, Dieu, Allâh… est absolument unique. C’est pour cela que la notion de «Wahdat al-Wujûd» chez Ibn Arabî n'est rien d’autre que l'interprétation emphatique et hyperbolique de l'unicité (tawhîd), un pilier de l'islam.


En disant que Dieu est Unique (Wâhid) et qu'il n'est autre chose que l'Être dans son aspect inconditionné, on a voulu, à tort ou à raison, rapprocher cette théorie du Panthéisme de Spinoza. Or, la conception de ce dernier s'éloigne notablement de celle d'Ibn 'Arabi, dans la mesure où le panthéisme suppose l'unité de Dieu et de la Nature (Dieu est la Nature), alors que chez Ibn 'Arabi, Dieu n'est pas connu dans sa Réalité essentielle (Huwa, Allah), mais connu par le biais de Ses noms [divins], multiples et opposés, qui gèrent l'univers depuis sa création et jusqu'à sa déchéance. D'autre part, les noms divins se reflètent dans la création, ils ne s'y incorporent pas. La thématique du miroir de la création dans lequel Dieu se reflète par l'intermédiaire de Ses noms divins n'est pas le fruit du hasard, elle intervient pour interdire toute assimilation de l'essence divine avec la substance de la création. Henry Corbin parle à ce propos de théomonisme.


On pourrait dire que, contrairement au panthéisme qui naturalise Dieu et l'absorbe dans l'immanence, le théomonisme d'Ibn Arabi divinise la nature tout en préservant la transcendance de Dieu et son unicité. Et voilà le travail !


 


Manoubi AKROUT


manoubi.akrout@planet.tn




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com