Sous l’égide de l’Arabie Saoudite : L’Occident entame des négociations secrètes avec les Talibans
Selon un «scoop» du quotidien britannique The Observer, les Saoudiens sponsorisent des discussions de paix dans lesquelles est impliqué l’un des ex-hauts dirigeants Taliban d’un groupe réputé pour sa ligne dure.
Les Taliban se sont engagés dans des discussions secrètes portant sur la fin du conflit en Afghanistan dans le cadre d’un «processus de paix» de large envergure, sponsorisé par l’Arabie Saoudite et soutenu par la Grande Bretagne, selon ce que révèle The Observer.
Des sources en Afghanistan ont confirmé au journal qu’il y avait eu effectivement des discussions de ce type et, fait sans précédent, un ancien membre de haut niveau du mouvement islamiste prônant une ligne dure face à l’occupation de l’Afghanistan servirait de médiateur entre les différentes parties impliquées voyageant entre Kaboul, les bases de la direction des Taliban au Pakistan, l’Arabie Saoudite, et certaines capitales européennes. La Grande Bretagne a fourni le soutien logistique et diplomatique pour ces discussions, malgré les déclarations officielles qu’il ne saurait y avoir de négociation tant que les Taliban n’auraient pas renoncé à la violence.
Néanmoins, les sources afghanes ont également affirmé que ces dernières semaines ces efforts auraient été suspendus à cause de la violence des combats et, selon des responsables proches du gouvernement de Karzai à Kaboul, l’«inconsistance» des demandes des Taliban. L’un des objectifs de ces pourparlers, c’est de séparer les Taliban des djihadistes d’Al Qaïda, si tant est qu’il existe effectivement des liens étroits entre eux.
La semaine dernière, le premier ministre français François Fillon a fait allusion indirectement à ces discussions lors de son intervention devant le parlement pour le vote sur le maintien des troupes françaises en Afghanistan en disant : «nous devons explorer des moyens de séparer les jihadistes internationaux de ceux qui agissent plus pour des raisons nationales ou tribales. Des efforts allant dans cette direction sont dirigées par des pays musulmans sunnites telle que l’Arabie Saoudite».
Cet été a été le plus violent depuis l’invasion de l’Afghanistan menée par les Américains fin 2001 et également la plus meurtrière à la fois pour les troupes US/OTAN et les populations civiles afghanes, alors que la résistance des Taliban a gagné en expertise, menée sur le mode de guérilla contre des forces d’occupation, impliquant des populations qui jusque là s’étaient cantonnées à de la résistance passive.
Bien qu’il y ait eu avant des contacts avec des commandants taliban à titre individuel et au niveau des districts, l’initiative saoudienne est la première tentative pour discuter avec le conseil de la direction des Taliban se trouvant dans ou sur le pourtour de la ville de Quetta, au Sud-Ouest du Pakistan, connue sous le nom de «Quetta Shura». Mais pour le moment cette démarche n’a pas encore intégré le Mollah Omar.
Ces discussions ont commencé cet été et ont été engagées à la demande du gouvernement afghan actuel. Le médiateur a passé plusieurs semaines à transmettre des listes de demandes et contrelistes de demandes entre la capitale afghane, Riyadh et Quetta. Il s’est également rendu à Londres pour s’entretenir ave des responsables du Ministère des Affaires Etrangères et des services secrets M16. Une délégation des services secrets saoudiens s’est également rendue à Kaboul.
Il y avait déjà eu auparavant un échange entre Karzai et le dirigeant taliban, un allié de Karzai, Gulbuddin Hekmatyar, sans résultat. D’autre part, en fin d’année dernière, Karzai avait dit qu’il considérait comme bienvenue l’opportunité de pouvoir parler directement avec Hekmatyar ainsi que le Mullah Omar, affirmant qu’il était près à céder des postes clés au sein de son gouvernement, ce qui correspondait à l’une des demandes principales des Taliban. En effet, les Taliban ont dressé une liste de 11 conditions pour mettre fin aux hostilités, dont un retrait programmé des troupes étrangères d’Afghanistan ainsi que la possibilité d’obtenir des ministères clés.
Bush, le trouble fête
Il semblerait que les Talibans aient assoupli leurs exigences. Auparavant, les portes parole des Talibans avaient dit que seul le départ des troupes étrangères, l’instauration de lois strictes s’appuyant sur la Charia et un partage des responsabilités gouvernementales seraient acceptables.
A Londres, le ministère des Affaires étrangères n’a pas confirmé ces révélations concernant ce que l’on nomme dans les milieux diplomatiques l’«initiative saoudienne», se bornant à dire que le gouvernement britannique soutenait tout «processus de réconciliation» engagé par le gouvernement Karzai , le considérant comme faisant partie de la campagne de contre-insurrection engagée sur place.
Si l’initiative saoudienne rencontre, semble-t-il, un écho favorable dans certaines capitales européennes, la décision prises en juillet par Bush d’autoriser les troupes américaines à lancer des opérations transfrontalières au Pakistan va à l’encontre de ces efforts de négociation, voire même pourrait avoir pour but de les faire échouer. En effet, les attaques transfrontalières récemment menées par les soldats US visent justement les Taliban (Pashtouns) au Pakistan. D’autre part, Karzai sous l’influence de Washington, a récemment fermement pris position pour ces opérations transfrontalières, sachant bien sûr qu’elles allaient saper tout processus de réconciliation nationale les Pashtouns qui se trouvent de part et d’autre de la frontière ont averti qu’ils prendraient tous les armes pour aller combattre les US/OTAN en Afghanistan si ces opérations ne cessaient pas - et qu’elles ne feraient qu’accroître les affrontements et la détermination de la résistance afghane isolant encore un peu plus Karzai.
A Kaboul, c’est son conseiller à la sécurité nationale, Zalmay Rasul, qui est en charge des négociations. Selon le journal, The Observer, pour le moment Karzai n’a pas encore formulé de réponse aux demandes faites par les Taliban engendrant ainsi une certaine frustration chez les responsables et diplomates occidentaux.
Pour l’instant les Etats Unis s’orientent plutôt vers une intensification de la présence militaire et des opérations en Afghanistan, faisant pression sur leurs alliés pour qu’ils accroissent le nombre de troupes déployées notamment dans les zones de combat au Sud et à l’Est.
Le soutien apporté par certains pays occidentaux à ces allées et venues de ce Taliban barbu, habillé du costume traditionnel qui voyage incognito, est en soi révélateur de la situation catastrophique en Afghanistan, un état de fait reconnu en privé par les gouvernements de ces pays alors même que publiquement et avec des nuances ils le nient. Cela prouve que ces gouvernements sont prêts à rechercher par tous les moyens la stabilisation du pays car l’aggravation de la situation coûte en vies humaines, en argent et politiquement puisque les opinions publiques sont contre cette guerre d’occupation.
En France 62% des français sont contre la présence des troupes françaises en Afghanistan, mais Sarkozy toujours à «l’écoute», et soutenu par ses lèches basquettes d’UMP/NC au Parlement, vient de décider d’envoyer des renforts en matériel et en hommes.
Que l’Arabie Saoudite ait pris l’initiative d’une telle démarche montre également à quel point ceux qui gouvernent cette nation traditionnellement à la tête du monde musulman sunnite s’inquiètent des répercussions que ce conflit peut avoir sur le reste du monde islamique. C’est également une façon pour la Maison des Saûd, écartée des négociations pour régler la crise libanaise au profit du Qatar, de montrer qu’il faut toujours compter avec elle dans le champ de la politique régionale. Ce n’est pas la première fois que l’Arabie Saoudite intervient en Afghanistan. Les Saoudiens, avec le Pakistan et les Emirats Arabes Unis ont été les seuls Etats à reconnaître le régime des Taliban dans les années 90. En 1998, l’Arabie Saoudite avait pratiquement conclu un accord avec le Mollah Omar pour qu’il livre Oussama Ben Laden.
Pour les pays occidentaux, la participation saoudienne est primordiale car les efforts qu’ils ont entrepris directement pour négocier avec les Taliban se sont soldés par un échec. Le processus de réconciliation engagé par Karzai a eu un impact très limité, seuls quelques 5000 combattants et une poignée de commandants tous en bas de l’échelle hiérarchique dans le monde Taliban se sont ralliés à ce processus. Mais si les pays occidentaux qui acceptent ce processus de négociations ont en arrière-pensée la stratégie de contre-insurrection du «diviser pour mieux régner» en Afghanistan, ils risquent d’en subir les conséquences.
Les Taliban malgré la rhétorique du «combat jusqu’au départ du dernier croisé» ont publié récemment sur leur site internet une déclaration disant que «les portes sont ouvertes pour des discussions, des échanges et les négociations sont toujours bienvenues avec des mujahideens tels que Rabbani (L’ex-président afghan, Burmahuddin Rabbani) qui ont combattu les Russes dans les années 80».
* Les violences continuent
Un soldat de la force de l’Otan et quatre gardes de sécurité afghans ont été tués dimanche dans des attaques distinctes, dans l’Est et le Sud de l’Afghanistan, bastions des taliban, a-t-on appris hier de source militaire et officielle.
Au cours d’une autre attaque, des hommes armés ont ouvert le feu dimanche soir sur le chef du conseil de la province de Zaboul (sud) près de la ville de Kandahar, le berceau des taliban dans le sud du pays.
Par ailleurs, Malalaï Kakar, la policière la plus célèbre d’Afghanistan, a été assassinée dimanche matin par des taliban devant son domicile à Kandahar, dans le sud de l’Afghanistan, a-t-on appris de source officielle.
Un porte-parole des taliban a revendiqué cet assassinat. «Malalaï Kakar était l’une de nos cibles et nous avons aujourd’hui réussi à l’éliminer», a déclaré par téléphone, Yousuf Ahmadi.
Le président Hamid Karzaï a fermement condamné le «lâche assassinat» de Malalaï Kakar, «une figure bien connue parmi les femmes policiers» et a ordonné aux autorités de faire comparaître en justice dès que possible les meurtriers.
Enfin, neuf soldats français ont été blessés dans un accrochage avec des insurgés au nord-est de Kaboul et quatre des militaires ont nécessité une évacuation d’emblée par hélicoptère sur Bagram, a-t-on appris auprès de l’état-major des armées.

