Ben Zid, l’homme au fusil noir (1/6) : La voix des opprimés





Les peaux noires, brunes et blanches ont toujours existé en Tunisie. La diversité raciale et tribale a fait en sorte que toutes ces couleurs cohabitent sans qu’il n’y ait publiquement un rejet de l’une ou de l’autre. Toujours est-il qu’à l’échelle sociale les différences ont été un fait, du moins jusqu’à la proclamation de la République en 1957. Les citoyens de couleur étaient en effet considérés comme des “Mamlouks” (serfs). Tunis - Le Quotidien N’empêche que nombreux sont nos concitoyens de couleur qui ont contribué au mouvement national défiant la France et ses alliés locaux en allant jusqu’à sacrifier leur vie pour que la Tunisie retrouve sa liberté et son indépendance. La mémoire populaire se souvient toujours d’un certain Ben Zid surnommé “Lassoued Magrouni” ou l’homme au fusil noir qui s’était distingué tout au long de sa courte vie (quarante ans) par un sens de courage inégalable et ce malgré les trahisons et les dénonciations. L’étau de la colonisation s’est resserré définitivement sur la Tunisie. Cela fait maintenant quinze ans que la France est là. Son armée a terminé son déploiement sur tout le territoire national. Et si les intellectuels tardaient toujours à réagir les tribus continuaient, elles, à se défendre farouchement contre cette présence qui constitue à leurs yeux une véritable humiliation. Dans le Sud du pays, de Remada jusqu’à Kebili et Douz, les soulèvements sont quasi quotidiens. Les combattants menèrent la vie dure aux soldats français et à leurs collaborateurs. Il n’en demeure pas moins qu’à cette époque, tout le monde était concerné par cette lutte, même les enfants qui sont préparés des leur jeune âge à affronter l’ennemi. En 1895 naquit justement Ben Zid. Son père et sa mère sont noirs. Ils sont au service d’une riche famille, appartenant à la tribu des “Mrazig” dont le règne s’étendait à l’époque de l’actuel Douz jusqu’à la porte de Nefta et le nord de Kebili. Les “Mrazig” avaient fait fortune en s’appropriant le commerce des dattes, de sel et surtout l’esclavage. Propriétaires de vastes domaines, ils avaient constamment besoin de main-d'œuvre si bien qu’ils “achetaient” des familles entières de race noire les obligaient à travailler, la plupart du temps gratuitement et l'humiliation en sus. “Les Mrazig” se voyaient nobles et mettaient ainsi les autres classes sociales à genoux. Et lorsque Ben Zid bébé lance son premier cri, la situation des noirs était plus que jamais dégradante. Ils travaillaient juste pour se nourrir. Ils étaient maltraités et sujets à tous les dépassements à telle enseigne que leurs seigneurs avaient sur eux un pouvoir absolu. On dit qu’une jeune épouse de race noire devait passer par la chambre à coucher de son maître avant de convoler en justes noces avec son mari. Dans ces conditions, il était tout à fait normal que la haine se propage au sein de la communauté noire. D’ailleurs, de temps en temps des soulèvements éclataient mais ils furent violemment réprimés. Les insurgés étaient enchaînés et conduits dans une vaste cour où ils étaient fouettés avant que leurs corps mutilés ne soient exposés au soleil. Ce fut là une manière abominable de corriger les protestataires. Ben Zid grandit dans ce climat tendu d’autant que “Les Mrazig” très puissants et après de longues négociations et affrontements avaient réussi à signer un pacte avec les Français. Ils bénéficièrent désormais d’un statut très particulier. Leurs intérêts étaient protégés tant qu’ils ne menaçaient pas directement la présence française dans la région. Certes, de temps en temps, “Les Mrazig” menaient quelques opérations contre des unités de l’armée française, mais c’était beaucoup plus pour protéger leur bien que pour protester contre cette nouvelle forme de colonisation. Alors que Ben Zid n’avait encore que cinq ans, son père rentra à la maison et s’allongea sur le lit pour ne plus se réveiller. Il succomba à la piqûre d’un scorpion alors qu’il déplaçait les sacs de dattes. Son maître ne prit même pas la peine d’assister à son enterrement. Ben Zid, encore enfant, sa mère et quelques membre de leur communauté avaient récité la Fatiha sur son âme avant de transporter sa dépouille vers un cimetière réservé aux “Mamlouks”. Encore jeune, la mère de Ben Zid était convoitée et désirée par bon nombre de ses cousins noirs. Mais son maître s’opposa violemment aux multiples demandes en mariage avant de la contraindre de venir renforcer son “harem” pas en tant que maîtresse, mais comme bonne à tout faire. Malgré son jeune âge, Ben Zid fut à sont tour exploité et chargé d’approvisionner en eau le palais de son maître. Le petit enfant devait se rendre en effet à un puits situé à un kilomètre de la ville de Douz pour chercher de l’eau potable: drôle de destin pour un petit gamin de huit ans. Nous sommes en 1905 et la terre entière vivait au rythme des soulèvements. En Russie, les communistes tentèrent une première attaque contre la “Douma”. A Paris, les socialistes et leurs alliés de la Fédération communiste investirent la Bastille. A Alger, une grande marche ayant eu lieu à la Kasba s’est soldée par une véritable tuerie. Au Caire, l’étoile de Saâd Zaghloul est plus que jamais montante. Et A Douz, Ben Zid commença à réaliser l’ampleur du drame de sa communauté. La planète Terre était en passe de s’enflammer. Les démunis, les pauvres, les oppressés et les exploités commençaient à prendre conscience de leur condition. Ben Zid, bien qu’il l’ignorait, faisait partie de ces voix qui allaient se soulever contre la dictature... (A suivre) Habib Missaoui


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com